Zitouni : « Faire l’Histoire, l’écrire et en tirer profit pour bâtir le pays »

Journée nationale du Moudjahid

« Faire l’Histoire, l’écrire et en tirer profit pour bâtir le pays », souligne M. Zitouni

Dans cet entretien exclusif réservé à Mémoria, à la veille de la célébration de la Journée national du Moudjahid, qui coïncide avec l’offensive du Nord-Constantinois, du 20 août 1955 et les massacres qui l’ont suivie, et la tenue du Congrès de la Soummam, le 20 août 1956,  Tayeb Zitouni, ministre des Moudjahidine et Ayants droit, s’est livré à cœur ouvert à notre journal, répondant à nos questions sans restriction aucune. M. Zitouni, qui gère ce département ministériel depuis 2014, qu’il a ouvert à la communication populaire (réseaux sociaux…), à travers différentes activités liées à l’histoire, est un fils de chahid et un militant de la Mémoire historique algérienne de longue date puisqu’il est membre fondateur de l’Organisation nationale des enfants de chouhada créée en 1989.  Il évoque dans cet entretien le programme des festivités de cette journée, avant de s’étaler sur les différents volets de la Mémoire, notamment les crimes coloniaux, le processus de règlement des contentieux mémoriels avec la France, la production, à travers ses différentes structures (centre de recherche et musées), de la matière historique nécessaire aussi bien à l’écriture de l’histoire de 1830 à 1962, à la recherche et à l’enseignement de cette matière à l’école et à l’université, qu’à l’alimentation en matériaux historiques de la future chaîne TV de l’Histoire.

Le peuple algérien célèbre ce jeudi la journée du Moudjahid, qui coïncide avec le 20 août 1955, date de l’offensive du Nord-Constantinois contre le colonialisme et le 20 août 1956, date de la tenue du congrès de la Soummam. Le ministère des Moudjahidine et des Ayants droit a préparé, à cette occasion, un programme de manifestations et de festivités à travers le pays, dans différents domaines, qui entre dans le cadre du programme annuel élaboré pour chaque événement historique national, indique à Mémoria, Tayeb Zitouni, ministre des Moudjahidine et des Ayants droit.

Les célébrations des dates anniversaires de la Révolution sont élaborées par une commission nationale d’organisation, présidée par le ministre des Moudjahidine et qui regroupe plusieurs secteurs ministériels, des organisations nationales, précise-t-il. Pour cette journée du moudjahid, la commission a mis en place un programme de festivités touchant à des activités sportives, culturelles, sociales, scientifiques, les réalisations socio-économiques, éducatives et culturelles notamment au profit des zones d’ombre, des baptisations, des recueillements à la mémoire des chouhada, des conférences etc., ajoute-t-il. Cette fois-ci, la commission a choisi de célébrer l’événement à Bord Bou Arreridj, sous le signe « La journée du moudjahid : message de la libération à la génération de l’édification », précise le ministre. « Cela signifie que la génération actuelle qui jouit de l’indépendance, grâce aux sacrifices consentis par ses ainés pour libérer le pays, est appelée à bâtir ce pays et à réaliser son développement dans tous les domaines pour concrétiser le serment des chouhada », dit-il.

La célébration de cette journée, comme celles des autres dates historiques nationales, entre dans le cadre de la mémoire, souligne le ministre, relevant que cette année, et à cause de la pandémie de la Covid-19, les festivités seront symboliques, par respect aux mesures de protection contre la propagation de cette maladie. M. Zitouni fait savoir à ce sujet que la plupart des manifestations se feront par visioconférence, ajoutant que le ministère et ses structures disposent de pages sur les réseaux sociaux qui activent et qui vont être mobilisées pour les besoins de ces célébrations. Le ministre précisera que « cette célébration est un rappel aux générations actuelles des immenses sacrifices consentis par le peuple algérien qui a payé un lourd tribut à la colonisation française, depuis 1830, pour recouvrer sa liberté et son indépendance ».

Rappelant que le peuple algérien a sacrifié plus d’un million de chahid, un chiffre recensé et vérifié par les familles qui ont perdu un ou plusieurs des leurs durant la lutte de libération nationale, entre 1954 et 1962, le ministre ajoute que, durant les 132 années d’occupation coloniale, 7 à 8 millions d’Algériens sont morts, victimes des exactions du colonialisme, à cela s’ajoutent plus de 2200 disparus sur lesquels une équipe de recherche s’est penchée pour recueillir les preuves matérielles de leur disparition par le fait de l’occupant, les déportés dans les anciennes colonies françaises, comme la Nouvelle-Calédonie, Cayenne, et Madagascar, les victimes des explosions nucléaires commises dans le Sahara, notamment à Reggane, qui malheureusement continuent de faire leur lot de victimes jusqu’à aujourd’hui, souligne-t-il.

Abordant l’écriture de l’histoire et la mémoire, il estime que «nous sommes arrivés à 30.000 heures d’enregistrement de plus de 33.000 acteurs vivants et décédés de la Révolution, et de cadres, qui sont à la disposition des utilisateurs, nous avons 33 musées de wilayas en plus du Musée national et nous aspirons à ouvrir un musée dans chaque wilaya  du pays, dans les prochains  mois». « Nos musées diffèrent des autres musées du fait qu’ils sont équipés de bibliothèques, de salles de lecture, d’expositions, de salles internet… et accueillent plus d’un million de visiteurs nationaux, en majorité des jeunes mais aussi des étrangers. Ce qui dénote l’intérêt et le respect exprimés par les Algériens à l’histoire de leur pays, précise le ministre. Sur les dossiers liés aux restes humains, dont 24 ont été récupérés en juillet dernier, il indique qu’un accord a été conclu avec la partie française pour rapatrier le reste des crânes entreposés dans un musée en France. A propos de la récupération des archives, soit quelque 745 lilomètres linéaires de documents entreposés aux ministères de l’Intérieur, de la Défense, dans les centres d’archives notamment à Aix-en-Provence, en France, il fait savoir que l’Algérie continue d’œuvrer avec la partie française pour aller loin dans le règlement de ce contentieux. Abordant les crimes coloniaux, il souligne que ce dossier est entre les mains d’une commission de chercheurs qui travaillent, depuis près de trois ans, à l’élaboration d’une cartographie précise recensant les différents crimes et autre atrocités perpétrés par le colonialisme contre le peuple algérien, depuis 1830 à 1962 (décapitations, tortures, massacres de masses, razzias, brûlés par le napalm, enfumades…). « Pour honorer la mémoire des chouhada, nous continuerons à réclamer les excuses de la France pour les crimes coloniaux commis en Algérie et demanderons la reconnaissance de la France à travers la négociation. Nous ne cesserons pas de réclamer cette reconnaissance et des indemnisations, notamment en ce qui concerne les explosions nucléaires du Sahara, pour bâtir une relation apaisée et naturelle entre l’Algérie et la France. Nous tournons la page mais nous ne la déchirons pas, nous avons des dossiers coloniaux à régler avec la France, et nous devons les régler pour le bien de la relation bilatérale. Nous souhaitons que la lenteur dans le règlement de ces dossiers ne soit pas un gain de temps, pour différer ce règlement », dit-il.

Evoquant le projet de chaîne de télévision spécialisée sur l’histoire, le ministre, qui souhaite son lancement en novembre 2020, indique que le ministère est en possession d’une  « matière conséquente » (documentaires, témoignages, films, etc.) pour l’alimenter et l’animer, ajoutant que les manifestations célébrant les dates historiques nationales, les séminaires et conférences sur l’histoire et autres activités, sont autant de matières pour cette chaîne, qui contribue à la perpétuation de la Mémoire nationale, précisant que 28 wilayas ont déjà, produit des documentaires pour cette fin et d’autres s’appliquent à le faire. « Pour la première fois, le dossier de la Mémoire a été posé avec sérieux. Le président de la République a donné des instructions pour la création d’une chaîne d’histoire, qui sera probablement, lancée en novembre prochain », souligne-t-il, signalant que le premier pas a été fait avec la dernière récupération des crânes des résistants.
Evoquant la révision de la loi sur le moudjahid et le chahid, il annonce qu’une commission s’y attelle pour revoir les pensions et autres indemnisations mais aussi les parties liées à l’histoire, faisant savoir que ce projet de loi sera certainement finalisé après la tenue du référendum constitutionnel. « Les chouhada sont morts, les moudjahidine disparaissent l’un après l’autre, il reste aux Algériens de s’unir pour construire leur pays, comme l’avaient voulu les chouhada, de le préserver dans un environnement international difficile qui ne fait pas de cadeau aux faibles, mais aussi préserver son histoire et en tirer les leçons qui s’imposent notamment, par son écriture », indique-t-il. A ce sujet, le ministre cite le regretté universitaire et penseur Abou El Kacem Saadallah, pour qui « la nation algérienne sait faire l’Histoire, mais hélas ne l’écrit pas ».

 

Propos recueillis par Adel Meziane