« Si Tewfik m’a inculqué l’amour de l’Algérie »

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« Si Tewfik m’a inculqué l’amour de l’Algérie »

La soeur de si Tewfik, qui avait séjourné de 1956 à 1960, dans les campements et centres du MALG à Oujda, en compagnie de son neveu, fils de Mohamed Rouaï, membre du cabinet du MALG dirigé à l’époque par si Mabrouk (Boussouf), jette dans son témoignage un regard d’enfant sur l’atmosphère qui régnait au sein de cette structure importante de la Révolution. Deux enfants, âgés respectivement de 8 et 10 ans, furent contraints, dans les conditions de la guerre de l’époque, de s’astreindre, en dépit de leur âge, à vivre dans cet univers fait de silence et d’alertes à l’attaque ennemie, ainsi qu’à côtoyer quotidiennement les images de blessés qui reviennent mutilés des fils barbelés et électrifiés des frontières ouest du pays.

En commémoration de l’anniversaire du 1er novembre 1954, à l’intérieur de la caserne Ben M’hidi. Un grand jour dans cette base. Mohamed Rouaï, dit Tewfik au milieu, en compagnie de son fils aîné et sa sœur Fatima (1er novembre 1959).

« Deux ans avant la disparition de mon père, je me suis rendue au Maroc, en compagnie de mon neveu, fils de Tewfik Rouaï au Maroc. C’était en 1956. » C’est ainsi que Mme Rahmani, née Fatima Rouaï commence son récit.

Issue d’une famille originaire de Mohammadia (ex-Perrégaux), totalement engagée dans la guerre de libération nationale, Fatima, avec son neveu, s’est retrouvée dans l’obligation de quitter le pays pour aller rejoindre son frère au Maroc.

« Il n’y avait personne pour s’occuper de nous », souligne-t- elle, pour expliquer cet exil forcé de deux enfants en bas âge. « Nous sommes partis dans un camion de transports de légumes.

Mohammadia était à l’époque un pôle pour le commerce de légumes et un carrefour pour les mandataires », raconte-t- elle. « A notre arrivée à Oujda, nous n’avons pas rencontré mon frère immédiatement », précise Fatima, ajoutant que ce qui l’avait frappé, de prime abord, dans cet endroit qu’ils n’avaient jamais, elle et son neveu, visité, c’est ce qu’elle découvrit, en compagnie du fils de Mohamed Rouaï, dans une maison, où ils avaient été introduits. « Il y avait des blessés. Des corps mutilés qui y étaient soignés», se souvient-t-elle, non sans reconnaître que cette image l’avait marquée à jamais.

« Il y avait aussi une chambre où des armes étaient stockées », dit Fatima pour illustrer le décor qui attendait les deux enfants, dont les membres de la famille étaient tous engagés dans la lutte pour l’indépendance. « Je n’avais pas appris la mort de mon père, Dahou, exécuté par le colonialisme le 30 décembre 1958, que par mon frère Tewfik », dit-elle, précisant que c’était Boumediene et Lotfi qui lui avaient annoncé la nouvelle de la disparition de son père. « Ils m’avaient consolé, en me disant, que : c’est nous qui sommes désormais tes parents », affirme Fatima qui reconnaît néanmoins qu’aux côtés de ces nationalistes et responsables de la Révolution, elle se considérait comme dans sa propre famille. « Ils m’avaient donné de l’affection », avoue-t-elle encore.

« Maintenant, avec l’âge je comprends qu’ils étaient tous jeunes.

A l’époque, ile me paraissaient tous très vieux. Pourtant ils n’avaient pas plus de 30 ans », se souvient Fatima avec du recul. Abondant dans ce sens, elle a souligné que « si l’Algérie a pu construire des universités, assurer les études aux jeunes Algériens, c’est grâce à ces personnes qui avaient sacrifié leur jeunesse pour mener la lutte contre le colonialisme ».

Agés respectivement de 8 et 6 ans, Fatima et son neveu, actuellement haut cadre de la nation, avaient vécu un temps dans un camp d’entraînement de l’ALN, près d’Oujda. « Ils avaient essayé de nous mettre dans des familles d’accueil, mais ce n’était pas toujours facile », se rappelle Fatima qui précise qu’elle a passé la nuit, en compagnie de son neveu, dans ce camp. « Nous étions collés l’un à l’autre. Heureusement que nous étions ensemble pour se soutenir mutuellement », poursuit-elle. « C’était en réalité notre seul repère de la famille, du fait que nous étions tout le temps ensemble », affirme-t-elle encore, rappelant, à ce sujet, que l’épouse de Tewfik était arrivée au Maroc tardivement. « Je dois reconnaître aussi que dans le camp, nous nous considérions comme une seule famille. C’était une richesse mutuelle. C’était ce que nous sentions de la part de si Boumediene, de si Lotfi et des autres combattants qui nous prenaient pour leurs propres enfants », raconte Fatima. Ces deux enfants, qui vivaient à plein temps parmi les maquisards du MALG, avaient été baignés, malgré leur âge, dans la culture du secret. « Nous ne devions pas dire où nous vivions, ni avec qui ni ce que nous avions vu dans ce monde fait de transmissions et de mouvements d’armes », précise la soeur de feu Tewfik. « Aujourd’hui, je ne suis pas impressionné quand on me parle des services de renseignements connus comme la CIA et la DST. J’avais vécu parmi les gens du MALG. Leur histoire n’est pas connue. On les appelait les gens de l’ombre et ils portaient bien leur nom », dit Fatima de cet épisode de sa vie.
« Je n’ai jamais pu dépasser cette phase de ma vie (1956-1960). Après 1960, nous sommes partis dans une école à Rabat où nous avions bénéficié du régime de l’internat », poursuit-elle. Avant de rejoindre Rabat, les deux enfants Rouaï avaient été transférés dans une maison appelée «Dar Didi ». C’était une maison qui servait de centre de transmissions pour le MALG. « Très peu de gens rentraient dans les lieux. Il y avait une vingtaine de moudjahidine et quatre moudjahidate. Cinq personnes seulement étaient autorisées à y pénétrer : Boussouf, Boumediene, Lotfi, Si Slimane (Kaid Ahmed) et Mohamed Rouaï dit Tewfik », raconte-t-elle, en avouant qu’avec le temps, elle s’est rendue compte qu’elle servait en compagnie de son neveu de paravent pour cette maison. Parmi les hommes qui étaient en permanence dans ce centre, il y avait si Boualem Bessaïh, dit-elle, précisant qu’elle ne connaissait pas les véritables identités des autres occupants des lieux. « Une alerte a été donnée une fois et tous les hommes qui étaient sur les lieux s’étaient mis sur le pied de guerre. Ils étaient armés », se souvient Fatima qui raconte, à ce sujet, que l’alerte a été donnée par les transmissions faisant état de présence d’éléments des services français dans la région. A côté des transmissions et des armes, il y avait aussi des choses plaisantes, reconnaît-elle. « Dans notre malheur, nous ne pleurions pas. Nous faisions la mise en page d’El Moudjahid (les pages roses). Nous faisions tourner la ronéo. Nous adorions, mon neveu et moi, faire tourner ces machines. Il n’y avait pas que de la tristesse », raconte-t-elle encore.

Commandant El-Hadj Tewfik Rouaï, à sa droite le colonel Houari Boumediene, le colonel Lotfi et la soeur de Rouaï. Mme Rahmani, née Rouaï Fatima (10 ans). La proximité entre Rouaï et Boumediene apparaît clairement sur cette photo.

Fatima et son neveu ne voyaient, durant cette période, que très peu El Hadj Tewfik, très occupé par les innombrables tâches dont il devait s’acquitter. « Des fois, Tewfik venait avec les autres, mais il était tout le temps absent, en mission sur les frontières et ailleurs », affirme Fatima qui souligne que même s’il ne vivait pas avec eux, il avait l’oeil sur sa soeur et son fils.

« Ce qui m’avait le plus marqué durant cette période, c’est le fait que mon frère Tewfik, âgé de 25 ans ou un peu plus, a réussi à nous inculquer l’amour de l’Algérie. Il a réussi à nous expliquer la guerre avec des mots que nous pouvions comprendre à notre âge à l’époque. Je crois que c’était l’une de ses plus grandes réussites », assure Mme Rahmani, née Fatima Rouaï, actuellement directrice de la formation à l’Ecole des banques. « Il m’a inculqué cet amour infini pour mon pays », lance-t-elle, en assurant qu’elle lui restera, pour cela, reconnaissante toute sa vie. « La grande leçon de mon frère est cet amour profond pour l’Algérie.

Cela peut paraître dérisoire, aujourd’hui, mais à l’époque c’était difficile car nous vivions sous le régime de la colonisation », conclut-elle son récit.

 

Nacer Zenati