Samir Bouakouir, conseiller du premier secrétaire du FFS, à La Patrie News : « Le hirak est devenu une nébuleuse au service des partisans de l’immobilisme ! »

Samir Bouakouir, conseiller du premier secrétaire du FFS, à La Patrie News : « Le hirak est devenu une nébuleuse au service des partisans de l’immobilisme ! »

Samir Bouakouir, militant de longue date du FFS, empreint de ses valeurs basées sur la tolérance, la démocratie et le patriotisme, nous parle dans cet entretien des énormes défis qui se posent, s’imposent, présentement à l’Algérie. Il met en garde, ce disant, sur les risques de se tromper de chemin. D’où la nécessité d’organiser une grande conférence nationale pour y débattre de tout. Pour lui, le hirak est devenu une nébuleuse mise au service des partisans de l’immobilisme, alors que le défi de l’heure nous impose d’avancer, d’aller toujours de l’avant….

                          Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

La Patrie News : le FFS a décidé de répondre favorablement à cette rencontre avec le président de la République pour rester conforme à sa culture démocratique et d’ouverture vers les débats contradictoires et constructifs. En contrepartie, il a demandé que des « mesures d’apaisement soient prises. En quoi pourraient consister ces mesures selon  vous ?

 Samir Bouakouir : Nous demandons en effet que des mesures d’apaisement soient prises en urgence. Mais pas seulement ça. Il faut absolument récupérer tous ces espaces qui sont aujourd’hui occupés par les extrêmes et les extrémistes. Il faut laisser s’exprimer les voix patriotiques et démocratiques dans le pays. Il faut ouvrir les champs médiatique et politique et lever les entraves à l’exercice des libertés fondamentales. Il faut arrêter de harceler les gens pour un simple post sur les réseaux sociaux. Bien sûr, je ne parle pas des individus qui portent atteintes aux intérêts de la nation ou qui collaborent avec des parties étrangères hostiles à l’Algérie. Pour cette catégorie de gens, il faut communiquer, et fournir des preuves à l’opinion publique. C’est là que réside l’essentiel du message transmis par notre délégation au président de la République. Notre pays doit cesser de naviguer à vue. Il a besoin d’un projet clair et viable. Il nous faut un vrai projet politique. Pour ce faire, il nous faut mobiliser toutes les élites dont dispose le pays. Une vision prospective de cinq à dix ans est également nécessaire.

La Patrie News : D’où cet appel à une convention nationale. Histoire de recenser les ressources humaines et naturelles dont dispose encore l’Algérie ?

Samir Bouakouir : Exactement. Il faut en finir avec le bricolage et les projets qui ne s’inscrivent que dans l’urgence et le court terme. Une volonté politique très forte est nécessaire pour y arriver. Un pareil projet doit se faire de concert avec le pouvoir. Nous ne partageons pas cette idée qui dit qu’il faut tout casser. Faire table rase de tout. Nous sommes contre le chaos. Le contexte géopolitique ne nous est pas propice. Il n’est donc pas question pour nous de jouer avec le destin du pays. A mon avis, cette vision est partagée par tous les patriotes qui croient en l’Algérie et se battent pour la sauvegarder.

La Patrie News : A la suite de cette rencontre avec le président de la République, est-ce que votre délégation est sortie satisfaite,  connaissant les capacité d’écoute et de compréhension du chef de l’’Etat ?

Samir Bouakouir : Le président a été très à l’écoute, et très attentif. Notre délégation, d’ailleurs, est celle qui est restée le plus longtemps avec lui. D’après les échos que j’ai eu elle a duré près de deux heures et demi. Les deux parties ont donc eu le temps d’échanger. L’intention du président semblait perceptible. Nous avons senti beaucoup de disponibilité auprès du président. Mais, pour nous, seuls les actes comptent. Le président était très ouvert sur toutes les questions abordées.

La Patrie News : En parlant d’actes, est-ce que selon vous la tenue d’élections législatives fait partie des actions urgentes à envisager ?

Samir Bouakouir : Cette question a été évidemment abordée. Mais, pour nous cela ne représente pas du tout une priorité. Avant la tenue d’élections, il faut que les  conditions politiques soient réunies. Notre délégation a avant tout exprimé son inquiétude sur la tenue dans la précipitation d’élections anticipées alors que le pays connait une défiance et des tensions extrêmes. Voilà pourquoi il faut apaiser les tensions et permettre la tenue d’élections dans un climat serein.

La Patrie News : Sans être pessimiste, avons-nous le temps d’attendre ces législatives malgré cette APN que le peuple entier rejette ?

Samir Bouakouir : Rien n’empêche la dissolution de cette APN tant décriée et à raison puisque le chef de l’Etat peut recourir aux ordonnances. Mais je persiste à dire qu’envisager des élections sans avoir pris des mesures fortes de nature à rétablir la confiance dans notre pays, c’est prendre le risque d’aller vers un échec et donner des arguments à ceux qui veulent nous imposer des « modèles transitionnels »  inspirés de l’idéologie néolibérale et qui visent à démanteler l’Etat social. Nous sommes de ceux qui pensent que l’on peut construire ou reconstruire à partir de ce qui existe déjà. Nous sommes contre l’idée de tout détruire pour espérer reconstruire.  C’est jouer avec le feu.

La Patrie News : C’est la raison pour laquelle, sans doute, l’institution militaire est considérée comme étant une ligne rouge pour le FFS ?

Samir Bouakouir : Tout à fait. Pour nous, il n’est pas question que cette institution se retrouve seule face au peuple. Or, c’est ce que veulent et cherchent à obtenir certains. Certes il est nécessaire de critiquer, de punir et d’isoler ces individus qui ont terni l’image de l’armée. Mais il n’est pas question de prendre cela comme prétexte pour  tirer à boulets rouges sur l’institution militaire elle-même. Nous sommes foncièrement contre les attaques qui ciblent l’armée en tant que telle. Pour nous, c’est une ligne rouge. L’unité nationale est également une ligne rouge pour nous. Il est suicidaire de chercher à affaiblir notre armée alors que des menaces sérieuses pèsent sur le pays. C’est tout simplement de l’irresponsabilité. Nous rejetons donc toutes les campagnes qui prennent pour cible cette institution ainsi que l’unité nationale. En revanche, il est grand temps de s’atteler à la construction d’institutions fortes et de permettre la constitution de médiations politiques, syndicales ou associatives autonomes pour neutraliser l’action de ces forces antinationales qui poussent vers l’affrontement direct entre l’armée et le peuple.

La Patrie News : S’il n’y a en Algérie que les extrêmes qui ont droit de cité, comme vous en faites vous-même le constat, pensez-vous que les acteurs politiques, syndicaux et associatifs seront à la hauteur des  défis qui leur sont imposés, sachant qu’il y a eu nivellement par le bas, et une quasi clochardisation de la société civile chez nous ?

Samir Bouakouir : Pour sortir de l’ornière, il faut une volonté politique très forte. Il faut aussi libérer les espaces. Ce n’est qu’à  cette condition que les compétences vont s’épanouir et finir par émerger. Il faut se donner un peu de temps pour libérer les esprits et les initiatives. Il est vrai par ailleurs qu’on pourrait me rétorquer qu’il y a urgence et que nous n’avons plus le temps d’attendre encore plus longtemps. Je comprends parfaitement ce genre d’objections, ma foi, recevables. Il n’en demeure pas moins qu’il faut au moins enclencher le processus, en en faisant l’annonce. Le potentiel humain de l’Algérie, aussi bien à l’étranger que dans le pays est absolument phénoménal. Beaucoup de gens, hautement compétents, ne demandent qu’à prendre part activement à ce processus. Mais, ce sont des gens qui ont besoin de gestes forts, d’être rassurés. Voilà ce à quoi nous souhaitons arriver au bout de ce processus. C’est au plus haut niveau de l’Etat que l’on doit donner cette impulsion, et montrer à tous le cap à suivre. Par exemple, le président de la République pourrait convoquer une conférence nationale pour débattre de l’ensemble des questions importantes qui se posent au pays. Qu’est-ce qui pourrait empêcher une pareille initiative ! rien à mon avis. Il faut débattre de tout en toute transparence, comme l’économie, la dépendance à la rente pétrolière, le système éducatif… le pays a besoin d’un vrai projet de développement. Ce sont des initiatives faisables.

La Patrie News : Des conférences de ce genre ont déjà été tentées par le passé. Elles ont toutes fini en queue de poisson. Peut-on se permettre de tenter de nouveau cela alors que le temps presse et que nous n’avons plus droit à l’erreur ?

Samir Bouakouir : Pour construire durablement, il faut vraiment débattre. C’est un préalable absolument indispensable. Il faut aussi rassembler. Tout doit se faire de concert avec l’opposition. Celle-ci ne doit pas être tenue à l’écart de ce processus. Il est nécessaire de mobiliser  toutes les forces vives de la nation. Il faut aussi poursuivre constamment le débat. Pour nous, c’est très important. Les horizons doivent être éclaircis et aplanis afin que l’on sache enfin vers où on va. Dans le cas contraire, on risque de tourner en rond, de reproduire les mêmes méthodes et surtout les mêmes échecs. Surtout que la situation risque de s’aggraver. Déjà, sur les plans financier et économique, il faut tirer la sonnette d‘alarme.

La Patrie News : Le hirak, quelle que soit, ou devrait être son appellation, souffle sa première bougie. Qu’en pense le FFS face à toutes ces tentatives de récupération pour en faire une sorte de fonds de commerce ?

Samir Bouakouir : Pour résumer l’idée générale défendue par tous les camarades au sein du FFS, il faut dire qu’en date du 22 février 2019, le peuple s’est massivement soulevé contre un cinquième mandat présidentiel, absolument surréaliste. Ce faisant, le peuple a mis en avant ses exigences de changement. A partir de là, il appartenait à l’élite politique, et au pouvoir, d’apporter les réponses idoines. Le peuple n’a jamais demandé à négocier, ou à dialoguer, avec le pouvoir. Le peuple n’a jamais délégué, ni désigné, des représentants. Il a juste posé ses exigences, et exposé ses revendications. Il appartenait par la suite à l’élite politique d’y apporter les réponses adéquates. Le « hirak » ne doit pas être confondu avec « peuple ». Même le terme hirak, sorti on ne sait d’où, ne me convient absolument pas. Le peuple n’a désigné, ni ne désignera aucun représentant. Par contre, il élira ses représentants et délégués légitimes lorsque les conditions nécessaires seront réunies. Ce que l’on appelle le hirak (entre guillemets) est devenu une espèce de nébuleuse derrière laquelle se dissimulent tous ceux qui veulent maintenir l’immobilisme dans le pays. Les groupes et les « leaders auto-proclamés », aux motivations multiples et certains aux desseins obscurs convergent pour entretenir sciemment la stratégie du pourrissement et de la tension permanente.  Le « hirak » est devenu un instrument au service de l’immobilisme et du statut-quo. A mes yeux, ce phénomène n’a plus rien à voir avec l’esprit originel du 22 février.

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun