Salima Souakri, Secrétaire d’Etat chargée du sport d’élite, à La Patrie News : « Tous les athlètes sont mes enfants ! »

Salima Souakri, Secrétaire d’Etat chargée du sport d’élite, à La Patrie News : « Tous les athlètes sont mes enfants ! »

Femme dynamique, femme de poigne, véritable bourreau du travail, elle a hérité d’un pareil poste ministériel en pleine pandémie, sur fond d’arrêt des compétitions et des entrainements. Si elle a géré avec tact et dextérité une période aussi sensible, en faisant appel à son expérience d’ancienne athlète de haut niveau, elle a su en parallèle mettre en place un plan d’action réfléchi, particulièrement audacieux, et bien rôdé, pour défendre et représenter au mieux les couleurs sacrées de l’Algérie. Pas étonnant, dès lors, que les athlètes en disent beaucoup de bien. Avec elle, grâce à elle, un avenir radieux, et tout tracé, s’ouvre désormais au sport de haut niveau en Algérie. Ce n’est pas pour rien que son visage se transmue, s’éclaire et se drape d’une aura quasi éthérée dès qu’elle parle de ses « enfants », tous ces athlètes anonymes, qu’elle appelle par leurs prénoms et dont elle tient personnellement la main pour les guider dans un cheminement, qui est loin d’être un « long fleuve tranquille». Son impressionnant palmarès en fait sans doute la responsable idoine pour se percher sur les desideratas de nos champions présents et à venir. Ma rencontre avec cette personne hors paire m’en a fait acquérir la ferme conviction.

  

La Patrie News : Salima Souakri, du tatami au bureau ministériel, quel impressionnant parcours. Votre vie, succession de défis et de combats,  vous place aujourd’hui face au challenge de promouvoir et de soutenir le sport d’élite en Algérie.  Quel court résumé feriez-vous de votre très riche parcours ?

Salima Souakri : Tout au long de ma vie, j’ai œuvré à représenter dignement notre grand et beau pays. L’Algérie mérite largement qu’on se sacrifie pour elle, et qu’on lui donne le meilleur de nous-mêmes. En tant que femme, et athlète, j’ai cherché du mieux que je peux à assumer cette double et lourde responsabilité. Ma carrière a coïncidé avec la décennie noire, puisque j’ai rejoint l’équipe nationale en 1990.  Cela n’a pas du tout été facile. On a essayé de redonner espoir et sourire à toute une population. On était une pognée à porter les couleurs de notre pays, à l’image de Hassiba Boulmerka et Noureddine Morsli. A cette époque, on cherchait à ternir l’image de l’Algérie. Pour nous, nos exploits sportifs étaient la meilleure réponse qu’on pouvait leur opposer. Nous avons bravé les menaces et les dangers, et avons tenu bon pour notre peuple, et pour notre patrie. Aux JO de 1992, nous n’avions été que trois femmes porte-drapeau de l’Algérie, Azizi Yasmina, Hassiba Boulmerka, et moi-même, qui n’était alors qu’athlète juniore. Mon émotion, reste très grande, quand j’y pense encore. Aujourd’hui, hamdoullah, nous sommes nombreuses et nombreux à défendre les couleurs de l’Algérie, et à porter haut le drapeau national. Devenue par la suite entraineur de l’équipe nationale de judo, nous avons réalisé le meilleur résultat de tous les temps, avec pas moins de 5 médailles d’or sur les cinq engagées. C’est un bonheur pour moi de partager, transmettre mes connaissances et mon expérience. C’est ainsi  que je rends à mon pays ne serait-ce qu’une infime partie de tout ce qu’il m’a donné. Je n’ai jamais cessé de me former, et d’apprendre, car je sais que la carrière d’un athlète de haut niveau est très courte. J’ai donc pris les devants. Et, du poste gouvernemental que j’occupe présentement, j’ai découvert que beaucoup de nos anciens champions souffrent énormément sur les plans socioprofessionnels  et matériel.

Certes, vous avez toujours été une personnalité publique. Mais, comment vous-vous sentez dans votre peau de membre du gouvernement, avec les hautes charges et responsabilités qui pèsent sur vos frêles épaules ?

La création d’un secrétariat d’Etat exclusivement dédié aux sportifs d’élite traduit sur le terrain la volonté politique des plus hautes autorités du pays de soutenir et d’accompagner cette catégorie très spéciale, et très rare aussi, de notre société. Je tiens à remercier personnellement monsieur le président de la République, qui a été le premier, voire le seul, à penser aux sportifs d’élite, appelés à défendre les couleurs nationales, et à hisser haut le drapeau algérien partout dans le monde. Nous sommes la vitrine de l’Algérie. Grâce au président, les athlètes d’élite ont beaucoup de chance. Il faut donc e profiter. Ils ne doivent se préoccuper que de leurs entrainements et préparations physiques. Quant à nous, on s’occupe de tous les aspects financiers et matériels. On travaille jusqu’à 12 heures par jours.  Car on fait tout pour être à la hauteur de la confiance placée en nous par le président de la République, et par l’ensemble des athlètes d’élite.

 

Votre arrivée à ce poste a coïncidé avec la pandémie de coronavirus, et l’arrêt des compéterions partout dans le monde. Comment avez-vous fait pour gérer cette phase difficile et délicate, sans perdre de vue les objectifs que vous-vous êtes fixés.

Cette situation sanitaire n’a épargné aucun pays, ni aucun secteur d’activité. Le sport a été touché de plein fouet. Plus encore les athlètes de haut niveau qui ont pour habitude de s’entrainer quotidiennement, jusqu’à 8 heures par jour. Les conséquences physiques, techniques et mentales sont très lourdes après neuf longs mois d’arrêt. Nous nous sommes conformé aux avis de la commission médicale et scientifique. Nous nous sommes adaptés au report des jeux méditerranéen et olympiques. Une fois tombée l’autorisation de reprendre les entrainements, nous avons commencé par les athlètes qualifiés aux jeux olympiques et paralympiques, non sans respecter scrupuleusement le protocole sanitaire de rigueur consacré à chaque discipline, et sous le contrôle direct et rigoureux du CNMS (centre national de médecine du sport). Un guide et des tests PCR ont également été mis à la disposition de ces athlètes qualifiés. Les entrainements ont repris dans les centres personnellement choisis par chacun de ces athlètes, et préalablement désinfectés.  Le tout, sur fond d’un suivi médical socio-professionnel permanent. Déjà, l’équipe nationale de boxe s’est déplacée en Serbie pour un tournoi qualificatif. On a récolté pas moins de quatre médailles d’or, macha-allah. Nous sommes donc très confiants sur nos capacités et nos chances. L’équipe de judo, partie à Madagascar, est carrément revenue avec la coupe d’Afrique. La lutte algérienne a aussi décroché la première médaille mondiale en dépit de ces conditions difficiles. Le mérite en revient au défunt président de cette fédération monsieur Chebah Rabah, décédé la veille du départ de cette équipe pour participer à cette coupe du monde. Présente constamment sur le terrain, aux côtés de ces athlètes, j’ai personnellement suivi le déroulement de ces préparatifs et retours aux entrainements. J’ai tout fait pour trouver les mots et les bonnes formules aux fins de motiver nos champions. A six mois de la compétition  planétaire, on a déployé les grands moyens pour être présents en force à ce rendez-vous.

 

Est-ce que vous vous sentez prête pour relever cet énorme challenge ?

Etant optimiste de nature, je fais pleinement confiance à nos athlètes, sans toutefois les stresser par trop de pression après les très dures épreuves qu’ils viennent de traverser. Nous avons des jeunes qui débutent dans les compétitions internationales, et d’autres qui ont acquis beaucoup d’expérience. Dans tous les cas, il faut savoir qu’être qualifié aux JO est en soi un vrai bonheur. Mais, en revenir avec une médaille est un exploit extraordinaire dont rêve chaque sportif. Jusqu’à maintenant, nous avons 23  athlètes qualifiés pour les JO, et 65 autres pour les jeux paralympiques. Nous accompagnons pas à pas, et de façon personnalisée, chacun de nos athlètes de haut niveau. Nous venons également en aide, sur les plans social et matériel, aux anciens athlètes d’élite en situation de précarité, et aidons les actuels sportifs de hauts niveau à trouver des débouchées professionnelles en rapport avec leur activité sportive, et selon leur niveau d’étude scolaire. Ils n’ont plus à se soucier pour leur avenir, mais juste à s’entrainer, et à rester au top sur les plans moral et physique. La prise en charge des athlètes d’élite et de haut niveau s’est appuyée sur la mise à niveau des moyens et infrastructures adéquats pour permettre une préparation optimale, en sus d’une bonne récupération ainsi qu’un suivi médical pointu et rigoureux. En parallèle, les infrastructures existantes ont toutes été modernisées et remises à niveau, selon les standards internationaux. Chaque fédération olympique a également été dotée de salles spéciales, ce qui représenta une première chez nous. Des rencontres périodiques sont organisés avec l’ensemble des fédérations pour être à l’écoute, et au plus près des doléances qui nous viennent du terrain.

Tout à l’heure, vous avez dit que l’Algérie avait la chance d’organiser les jeux méditerranéens sur son sol. Pensez-vous que ce soit vraiment une chance avec ces énormes et nouveaux défis sanitaires qui se posent à vous ?

L’Algérie a organisé cet évènement majeur en 1975, année de ma naissance. 46 ans après, nous avons la chance de reprendre la main et le flambeau. C’est chez nous, à Oran El Bahia, nous sommes condamnés à réussir ces jeux. Même si j’accorde une importance capitale aux résultats, sur ce coup je ne me fais pas de soucis car je sais que ça va se dérouler chez nous. Nous sommes connus pour ça. Le mental sera en béton, et au beau fixe. Bien sûr, on espère que le vaccin aura réglé la problématique de cette pandémie. Mais, si cela ne sera pas le cas, on se fera fort de relever le double challenge de réussir ces jeux méditerranéens tout préservant la santé de tout le monde contre les atteintes par le coronavirus. Il va sans dire que nous travaillons en parfaite synergie avec le ministre de la Jeunesse et des Sports qui, lui-même, abat une tâche absolument remarquable. Notre travail est complémentaire. La concertation se fait au quotidien.

 

C’est bien beau de prendre en charge idéalement ces athlètes de haut niveau. Mais encore faut-il assurer une bonne relève en dénichant les pépites, les talents prometteurs partout dans le pays. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Avec le concours du ministère de la Jeunesse et des Sports, on a résolu de prendre en charge plus d’une centaine de jeunes talents confirmés. Quand je dis « confirmés, je pense à  des résultats notables à l’échelle continentale au moins. Ce projet vise à suivre de près et à accompagner ces jeunes talents, car nous avons relevé une importante déperdition dont les carrières démarrent sur les chapeaux de roues, mais qui se terminent hélas en queue de poisson. Grâce à ces jeunes talents, nous prenons les devants en préparant dès aujourd’hui les jeux Olympiques de 2024 et 2028. Car, à présent, ce genre d’importantes compétitions se préparent jusqu’à huit années à l’avance.

 

Athlète militante de la cause féminine, vous vous êtes toujours battue en faveur de cette frange de la société. Avez-vous des projets spécifiques allant dans ce sens précis ?

J’ai été lauréate, en 2019 du trophée « femme et sport » décerné par le Comité Olympique International. Je devais aller récupérer ma distinctions aux Etats-Unis, mais je n’ai pas pu le faire à cause d la pandémie. Hier (jeudi. NDLR) le président du CIO m’a appelée pour m’annoncer que ce trophée était arrivé. Une cérémonie est prévue pour la remise de celui-ci. Il consiste également en l’octroi d’une subvention à une personne morale ou physique pour œuvrer à la promotion du sport féminin partout dans le monde. J’ai tout de suite pensé à mon pays, et aux femmes de mon pays, pour lancer le projet Tinhinene.

C’est une exclusivité  que vous venez de nous réserver là….

En effet, l’annonce n’en sera faite qu’à la remise officielle de ce trophée, et au déblocage de la subvention qui va avec. J’appelé ce projet  ainsi en référence au courage et à la fierté de la reine des Touaregs. Il s’adresse en premier lieu au Grand Sud algérien. Il consiste à former des formatrices. Nous avons constaté que dans plusieurs régions du pays, les parents refusaient à leurs filles de faire du sport  si l’éducateur ou l’enseignant n’est pas une femme. Nous espérons ainsi amener le maximum de jeunes filles, et de parents, à pratiquer du sport en toute sécurité et quiétude. Le projet , qui s’étalera dans la durée et dans l’espace, veut générer une sorte d’effet boule de neige en poussant de plus en plus d’éducatrices à nous rejoindre. A terme, nous espérons essaimer sur tout le territoire national. Les formatrices, dont d’anciennes athlètes, bénéficieront d’une formation en trois cycles dispensée au niveau de notre institut d’Ain Benian. Nous cherchons  à susciter des vocations en matière d’encadrement, et à pousser un maximum de femmes à ouvrir des structures de formation sportive, notamment dans le Grand Sud. In fine, il s’agit de démocratiser la pratique du sport en Algérie au profit de la gent féminine. Avec le temps, beaucoup de femmes intègreront les fédérations, et autres structures sportives en Algérie, et en assureront même la présidence.

M.A