Saliha Ould Kablia, Une martyre de la Révolution

Saliha Ould Kablia, Une martyre de la Révolution

Témoignage et hommage nous conduisent, inexorablement, au devoir de reconnaissance, pour saluer le courage de la femme algérienne durant les longues années de cauchemar infligée à notre peuple. Mais le spectre de la terreur s’est éloigné. Au silence coupable qui a entouré les deuils, au mutisme international qui a accompagné l’horreur, succèdent, à présent, le désir de vivre, la force d’aimer l’autre, de s’exprimer dans la diversité, dans son propre pays enfin réconcilié avec lui-même.

En introduisant la lecture du livre « Périple en zone 6 de la Wilaya 5, avec la combattante Saliha Ould Kablia… Martyre de la révolution » de Ali Amrani, consacré à Saliha Ould Kablia, tombée au champ d’honneur, je ne peux mieux faire que d’emprunter  un paragraphe de la longue préface qui a été rédigée pour mon livre publié à l’occasion du cinquantième anniversaire du 1er Novembre 1954:

L’Algérie belle et rebelle, de Jugurtha à novembre : « L’auteur a parcouru ces lieux, simple échantillonnage pour représenter le pays du nord au sud, d’est en ouest, car il faut souligner que chaque ville, chaque village, chaque bourg, chaque douar, chaumière, gourbi, a participé à la lutte de libération nationale, et nulle part, vous ne trouveriez une famille qui n’eût compté parmi ses membres une, deux ou trois victimes, comme une offrande de sang sur l’autel de la révolution et perçue comme une décoration posthume, un butin de guerre et de gloire. »

Quelle implacable et émouvante vérité d’un pays qui a arraché, au prix du feu et du sang, sa liberté et son indépendance, des griffes d’une grande et puissante Nation. Cette vérité est illustrée ici par quatre membres d’une seule et même famille ayant rejoint l’armée de libération nationale et dont deux sont tombés sous les balles ennemies : Nouredine et Saliha.

Saliha est cette jeune fille dont le parcours, aussi riche que bref, est raconté dans les pages qui vont suivre, par son compagnon d’armes, Ali Amrani. Le livre est, à la fois, un témoignage de faits vécus, et un hommage rendu avec passion et humilité au combat d’une femme, et à travers elle et plus généralement encore, au combat de toutes les femmes d’Algérie dont la légende s’est confondue avec l’histoire pour conquérir la notoriété sous le nom mythique de Djamila.

Témoignage et hommage nous conduisent, inexorablement, au devoir de reconnaissance, pour saluer le courage de la femme algérienne durant les longues années de cauchemar infligées à notre peuple. Mais le spectre de la terreur s’est éloigné. Au silence coupable qui a entouré les deuils, au mutisme international qui a accompagné l’horreur, succèdent, à présent, le désir de vivre, la force d’aimer l’autre, de s’exprimer dans la diversité, dans son propre pays enfin réconcilié avec lui-même.

Mais, revenons à Saliha. Etudiante à l’université d’Alger dans les années 1954-55 en chirurgie dentaire, elle milita au sein de l’Association des étudiants musulmans; choisie pour ses capacités de détermination et de discrétion, elle participera à des réseaux clandestins de transport de bombes. A la suite de la grève des étudiants en 1956 à laquelle appela le FLN, elle décida de rentrer à Mascara pour, ensuite, regagner le maquis dans la même région, au début du mois de janvier 1957.

La fiche de renseignements établie par les services français de renseignements SDRG de Mascara, produite en annexe, la présente comme suit : « Attitude politique : militante active du FLN. Fait l’objet d’une note de recherches du SRPG d’Alger pour appartenance à un réseau de soutien aux terroristes FLN. Appartient à une famille qui compte trois frères membres de l’ALN. Observations : A rejoint les maquis de l’ALN dans la région de Mascara, vraisemblablement début janvier 1957. Des renseignements recoupés et confirmés la signalent comme responsable d’un service de santé de l’ALN dans la région des Beni Chougrane. De plus, elle y mène une action politique dangereuse pour l’ordre public en raison de la forte influence qu’elle exerce sur une population qui lui est proche par les liens tribaux. »

La forte influence qu’elle exerça sur la population, elle l’exercera davantage et, avant tout, sur ses compagnons de lutte. Sa personnalité, forgée dès le jeune âge dans une éducation religieuse et morale rigoureuse, confortée par une ambition déterminée à poursuivre des études supérieures, la destinait à s’imposer autour d’elle, y compris dans ses rapports avec ses camarades d’études masculins, à telle   enseigne que lorsqu’elle se trouva au milieu d’hommes armés, dans les difficultés quotidiennes du maquis, soumise aux privations et aux marches épuisantes à travers cols et montagnes, elle s’imposa une ligne de conduite exigeante pour elle-même d’abord et pour les autres ensuite.

Dotée d’un niveau intellectuel qui la distinguait des autres, et dont elle tira profit en toutes circonstances, elle parvenait, sans difficulté, à émettre des jugements lucides et appropriés dans les moments critiques et à les faire admettre par ses compagnons, en martelant ses mots, avec une assurance tranquille. Mais, quand l’un ou l’autre de ses compagnons révélait quelque velléité à défaillir, ou se confinait dans une attitude qu’elle jugeait irresponsable, son regard s’illuminait brusquement et sa voix s’enflammait en réprimandes à l’accent viril.

Elle finissait par attirer sur elle la reconnaissance de deux qualités : le respect et la crainte, c’est-à-dire deux qualités dont ne peuvent se prévaloir que les meneurs d’hommes.

Si, en Algérie, le courage a été souvent féminin, il nous faut reconnaître que durant la lutte de libération nationale, jamais nulle part la femme n’a été sous-estimée, ni reléguée au second rang par les maquisards eux-mêmes. Si, elle a, de toute évidence, su se faire respecter, les hommes ont vu en sa présence un réconfort moral puissant et un stimulant supplémentaire pour demeurer ardents au combat.

Si, après la fin des hostilités entre les Français et l’Emir Abdelkader, son ex-lieutenant, Boubaghla, continua à se battre dans le Djurdjura, bien que blessé par balles, c’est sans doute pour une grande part grâce à la présence à ses côtés de Fatma N’Soumer. Saliha, la combattante, est demeurée femme, avec sa sensibilité dans la douleur, même si elle portait un uniforme de soldat. A cet égard, et pour mieux camper le personnage, j’invite le lecteur à lire ce passage émouvant à la page 58 et 59 du livre.

« Après quelques heures de marche, nous arrivons au douar (Hazat). Nous avons rejoint une ferme de colon abandonnée. Elle avait été incendiée, nous fouillons l’intérieur à l’aide de bougies. Au-dessous d’une lucarne, nous découvrons des documents et des livres qui apparemment ont échappé à l’incendie ou n’ont pas été totalement détruits par les flammes. Saliha a récupéré un vieux livre à moitié brûlé. Il contenait des poésies d’auteurs célèbres, Victor Hugo, Verlaine, Apollinaire etc.

Le lendemain, alors que nous nous trouvions dans un douar, Saliha s’est mise à lire le vieux livre, assise dehors, sur un tronc d’arbre, j’ai vu subitement son visage devenir sombre, anxieux. Elle déposa le livre sur le tronc d’arbre, ouvert à la page où figurait sa dernière lecture. Elle alla se réfugier dans une pièce. Je pris le livre et me mis à lire ce qui l’avait rendue si triste. C’était une poésie très émouvante dont les paroles sont restées indélébiles dans ma mémoire, tellement elles reflétaient la tragédie de toute notre génération. Elle débutait ainsi :

Et s’il revenait un jour,

que faut-il lui dire ?

Dites-lui qu’on l’attendit

Jusqu’à en mourir…

Et s’il m’interroge encore

sans me reconnaître ?

Parlez-lui comme un frère,

il souffre peut-être…

Et s’il demande où vous êtes

que faut-il répondre ?

Donnez-lui mon anneau d’or

sans rien lui répondre…

Et s’il veut savoir pourquoi

la salle est déserte ?

Montrez-lui la lampe éteinte

et la porte ouverte…

Et s’il m’interroge encore

sur la dernière heure ?

Dites-lui que j’ai souri

de peur qu’il ne pleure.

Inquiet, je suis allé la voir. Elle faisait la prière. En l’observant, je vis un tressaillement secouer son corps en pleine prosternation. Des larmes perlaient de ses yeux. Un moment de faiblesse sans doute. Je me souvins alors que tous ses frères ont pris le maquis. Elle vit secrètement la plus terrible des tragédies. Elle devait se remémorer le drame du plus jeune d’entre eux, tombé au champ d’honneur, trois mois auparavant. Le disparu que relate justement ce poème. Mais Saliha est capable de surmonter toutes les épreuves. Elle ressemble au roseau qui plie mais ne rompt pas. »

Assurément, ce n’était pas un moment de faiblesse. Il y a des circonstances où même le souvenir devient épreuve. Evoquer le souvenir de trois frères ayant rejoint l’ALN, dont l’un a été abattu, et vivre dans l’angoisse de nouvelles accablantes sur le sort des deux autres (1), c’est là un réflexe humain auquel aucun être ne peut se soustraire. Seule la conviction – ou la fatalité – du prix à payer à la liberté peut étouffer ou réduire la charge émotionnelle des sanglots. Ce fut l’apanage de toutes les familles de cette Algérie meurtrie ; « Comme une décoration posthume, un butin de guerre et de gloire. »

Saliha fut chargée du service sanitaire de l’ALN, et à ce titre, accepta la périlleuse tâche de transporter de la morphine et des seringues pour l’hôpital de l’ALN.

Pour sauver la vie des blessés, il fallut qu’elle sauve la sienne. Mais le chemin était long, rude et jonché d’obstacles. Elle avait à faire face aux unités d’élite du colonel Bigeard qui commandait la région. Celui-ci avait perfectionné les méthodes perfides accumulées dans la guerre du Viêt-Nam. Il avait même inventé l’opération qui consistait à envoyer, dans le djebel, les paras déguisés en moudjahidine pour surprendre les unités de l’ALN.

Cette ruse guerrière fut inspirée, souvenons-nous, de celle qui servit à la prise de la Smala de l’Emir Abdelkader en 1843. Le Duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe, sitôt nommé gouverneur général de l’Algérie, envoya des cavaliers habillés de burnous, couleur pourpre, à l’instar des Khaïala d’Abdelkader, et la Smala fut enlevée par surprise, croyant au retour des cavaliers de l’Emir.

Nombreuses furent les embuscades de paras que son petit groupe devait affronter et que la nature de sa mission lui imposait d’éviter. Pour sauver la vie des blessés, il fallut qu’elle sauvât la sienne. Après de longues péripéties, elle arriva, enfin, au campement sanitaire. Le Docteur Hakim à qui elle devait remettre le colis de médicaments avait été abattu un mois plus tôt dans un accrochage. Terrassée par la nouvelle, elle se mit rapidement à 1’oeuvre : soigner les blessés, amputer les uns de la jambe, bref sauver ceux qui pouvaient l’être.

Sa mission accomplie, elle continua à se battre. Un mois avant sa mort, elle éprouva comme un sentiment prémonitoire et, déguisée en campagnarde en détresse, elle rendit une brève visite à sa famille. Sa mère lui dit : « On raconte que de nombreuses filles du maquis ont été conduites au Maroc pour être incorporées dans l’organisation politique du FLN. » Elle répondit : « Mère, je ne suis pas allée au maquis pour me rendre au Maroc.»

Quelque temps plus tard, le chef du secteur militaire de Mascara convoqua le père Ould Kablia pour lui dire : « Je suis au regret de vous annoncer la mort de votre fille Zoubida dite Saliha. Elle a été surprise avec son groupe, les armes à la main. Elle a refusé de se rendre et elle a tiré sur nos hommes. Ils l’ont abattue. »

Sa fiche de suivi du SDRG de Mascara porte la mention suivante : « N. B/ Dossier à clore. L’intéressée abattue en uniforme et les armes à la main dans la nuit du 19 au 20 septembre 1958 à 7 km au N.O. de Mascara. Maintenir suivi dossier n° 3563 (autres Ould Kablia). »

Voilà comment est morte Saliha, la première universitaire algérienne tombée au champ d’honneur les armes à la main.

Son compagnon d’armes, Ali Amrani, a eu le mérite de nous raconter son histoire. Qu’il en soit remercié.

Vivante, Saliha fut un exemple. Morte, elle a rejoint le cortège des martyres anonymes dans les tombes

inconnues.Alger, avril 2009

IN MÉMORIA