Policiers algériens pendant la décennie noire : «La pénurie de cercueils»

Témoignage sur la décennie noire et le sacrifice

des policiers algériens

« La pénurie de cercueils »

 

Au cours des années 1993/1994 du siècle dernier, j’étais responsable de l’Action sociale à la DGSN. Ma mission consistait alors essentiellement à accompagner les morts à leur dernière demeure, à m’occuper de la prise en charge des nombreux blessés parmi les policiers et à consoler les parents éplorés par la perte brutale d’un être qui leur est cher.

Après avoir contribué durant de longues années à la formation de milliers de fonctionnaires de police, l’ironie du sort a fait que j’assiste à leur mise sous terre les uns après les autres. Le décompte macabre, le sang, les larmes, les cris de détresse, le hurlement des ambulances, les youyous des femmes pour exorciser leur mal indicible, tout cela était devenu notre pain quotidien. Si l’on me disait aujourd’hui quels sont les lieux que tu connais le mieux, dans l’Algérois, la Mitidja jusqu’à Boumerdes, je répondrais sans hésiter un seul instant, que ce sont les cimetières. Je les connaissais pratiquement tous à force de les fréquenter. Ils me sont même devenus familiers. Parmi eux, certains, plus « beaux » que d’autres, me suggérèrent jusqu’à l’envie d’y être enterré. Les morts étaient tellement nombreux que nous fumes parfois confrontés à une pénurie de cercueils. L’atelier de menuiserie du « CATI » d’Hydra, relevant de l’Administration générale, chargé de nous fournir des cercueils en quantité suffisante pour transporter nos morts, se plaignait à chaque fois de ne pas être en mesure de satisfaire notre demande dans les délais impartis. Pire que tous cela, même les cimetières qui n’appartiennent qu’à Dieu et à Lui seul, faillirent être déclarés « zone interdite » aux policiers victimes du terrorisme.

Je garde toujours à l’esprit certaines images tout à fait ahurissantes dont je fus témoin durant les années terribles évoquées plus haut. La première concerne le cas d’un agent palefrenier, de l’Ecole de police de Soumaâ, que l’on appelait affectueusement « Ami Ahmed », pour sa gentillesse, sa bonté et son amour pour les animaux. Il s’agit de Boulouednine Ahmed, qui habitait chez ses beaux parents à la périphérie de la ville de Bougara, dans la wilaya de Blida. Lâchement assassiné, le 17 septembre 1993, pour la simple raison qu’il avait le malheur d’avoir pour mission de procurer un peu de bonheur aux chevaux de l’Ecole de police, il fût jeté dans un profond puits asséché en pleine nuit. Alertés le lendemain par sa famille, les services de police purent récupérer difficilement le corps qu’ils déposèrent à la morgue de l’hôpital de Boufarik, en attendant les funérailles. Il y restera pendant quarante huit heures sans que personne ne s’en inquiète pour réclamer sa dépouille. Ses beaux parents, tétanisés par les menaces de représailles des terroristes au cas où ils s’associeraient à son enterrement, avaient été contraints de l’abandonner. Originaire de la région de Théniet-El-Had, Ami Ahmed avait, semble-il, coupé, de son vivant, toutes relations avec ses parents. Ayant été mis au courant de cette situation pour le moins incongrue et stupéfiante à la fois, non seulement en ma qualité de responsable de l’action sociale, mais aussi parce que le défunt avait travaillé avec moi quelques années auparavant alors que j’étais Directeur de l’Ecole de police de Soumaâ, nous prîmes la décision salutaire de l’inhumer, le 20 septembre 1993, au cimetière de Garidi, à Kouba. C’était un vendredi, nous étions en tout et pour tout, dix huit personnes à l’accompagner à sa dernière demeure. Sa tombe anonyme doit être aujourd’hui recouverte d’herbes sauvages. Assurément, personne ne viendra lui rendre visite et la nettoyer. Je suis convaincu que si tous les cavaliers de notre pays pouvaient connaitre l’amour que portait Ami Ahmed aux chevaux, sa seule passion d’ailleurs dans une vie sans relief, sa tombe serait fleurie toute l’année !

La deuxième image se situant carrément aux frontières de l’irréel, je l’ai vécue le 8 février 1994, à Larbaâ, dans la wilaya de Blida également. Après avoir été sauvagement massacrée, l’Agent de police Bouchouk Nadia, que j’avais eu comme élève à l’Ecole de police de Soumaâ, à la fin des années quatre vingt, les assassins qui ont mis fin à ses jours à la fleur de l’âge, se sentirent si forts et invulnérables qu’ils tentèrent de nous empêcher de l’enterrer dans le cimetière de la ville où elle était pourtant née et avait grandie. Il nous a fallut utiliser les grands moyens pour défier cet interdit ou plutôt cette arrogance. Quel drame ! Ces deux faits, à eux seuls, montrent de façon irréfragable, le degré de pourrissement atteint par la situation qui prévalait à l’époque. Le martyre de Ami Ahmed et de Nadia Bouchouk prouve aussi que dans cette guerre pour la survie de l’Algérie républicaine, l’homme et la femme, comme ils se mettent la main dans la main pour construire ensemble leur bonheur, ils se retrouvent également dans la même tranchée pour souffrir et se sacrifier pour le bonheur de leur pays. C’est dire que le combat des hommes ne peut en aucun se dissocier du combat des femmes à l’instar de la chevauchée héroïque du peuple algérien pour recouvrer sa liberté et son indépendance.

Un autre revers de médaille peu reluisant de cette maudite époque. Vers la fin de l’année 1993, alors que je rendais visite à des policiers blessés er soignés à l’hôpital de Ben-Aknoun, l’un d’eux, totalement paralysé par une rafale de kalachnikov qui lui avait brisé la colonne vertébrale, m’interpellât vertement pour me signifier qu’il avait appris que l’assassin auteur de l’attentat qui l’a transformé en loque humaine, avait été arrêté et incarcéré à la prison de Serkadji. D’après les informations que lui a rapportées sa mère dont les parents de son bourreau sont des voisins dans la périphérie d’El-Harrach, ce dernier et ses codétenus faisaient l’objet d’une prise en charge plus relevée que celle dont il bénéficiait lui et ses collègues, notamment en termes de nourriture. Je mesurai à ce moment là, impuissant, le désarroi des serviteurs dévoués de l’Etat, les défenseurs de la République et de la légalité, qui se retrouvaient cloués au lit, parfois à vie, dans un hôpital de l’Etat où on leur servait des navets et des courgettes bouillies en guise de repas principal. Pire que cela, certains hôpitaux de l’Etat avaient même hésité, pour ne pas dire refusé, de recevoir les policiers blessés, par peur de représailles. C’était le cas d’ailleurs des « laveurs » de morts qui ne trouvaient aucun intérêt à se charger de purifier des « toughat ». Une autre face hideuse de cette décennie noire que les familles des policiers victimes de la faucheuse ont vécue  dans la douleur: lorsque des intellectuels, des journalistes ou de simples citoyens sont tués, la presse en parle, l’opinion dénonce et de temps à autre, les pouvoirs publics condamnent, mais par contre, quand il s’agit de policiers ou des autres membres des services de sécurité, c’est le silence assourdissant.

A propos de ce silence, de cette solitude insoutenable que vécurent les policiers algériens, je ne peux m’empêcher de relater l’un des cas les plus manifestes de l’ingratitude envers eux. Le 30 janvier 1996, l’un des meilleurs artificiers de la Sûreté nationale, Bencheikh Abdelkrim dit Krimo, tomba au champ d’honneur à Baraki, suite à l’explosion d’une bombe qu’il tentait de désamorcer. Il avait déjà pu, à lui seul, avant ce jour fatal, désamorcé plus de trois cent de ces engins de la mort et sauvé la vie à des milliers d’innocents. Le jour de sa disparition, je pris l’initiative, en ma qualité de Directeur de la Communication et de la Coopération, de faire publier un communiqué annonçant sa perte et lui rendant l’hommage amplement mérité au nom de l’Institution. Après avoir consulté qui de droit et obtenu l’accord de la hiérarchie, le texte du communiqué, une fois approuvé, avait été transmis à l’APS vers seize heures d’une journée du mois de Ramadhan. Aux environs de dix sept heures, je reçus ordre, juste après la rupture du jeûne, de bloquer immédiatement la diffusion de l’information qui venait d’être mise sur le fil de l’APS. Avec deux autres cadres de la DGSN, nous passâmes pratiquement la moitié de la nuit entre les chaines de radio, la télévision et les journaux pour obtenir l’annulation du communiqué.

Mais la question la plus accablante, chaque fois embarrassante, qui fusait comme un couperet de la bouche des parents de policiers assassinés était la suivante : « pourquoi ?… pourquoi… tuent-ils nos enfants ? ». Que voulez-vous qu’on réponde à une telle question quand on se la pose soi-même ? En dehors des commanditaires de ces crimes, personnes n’avaient de réponse à cette question. Nul n’était en mesure de soulager la détresse indicible d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une épouse qui « lance » dans l’air une interrogation si légitime ! Il leur est en effet extrêmement difficile de comprendre pourquoi on écourte si brutalement et si injustement la vie d’un être qui leur est cher, gratuitement, sans motif humainement, moralement ou légalement acceptable. Cette question troublante à plus d’un titre, nous fut jetée à la « gueule » à maintes reprises. Alors que j’étais responsable de l’action sociale, je me retrouvais le 17 mars 1993, à Bougara, pour assister à l’inhumation de Abdelmadjid Benkhadem, un policier lâchement assassiné la veille. A l’issue de l’enterrement, je me suis rapproché de son père, un vieux Moudjahed, pour lui présenter mes condoléances au nom de l’Institution policière. Je tentais de lui murmurer deux mots de compassion à l’oreille. Ce dernier me regarda curieusement, me toisa dans tous les sens, puis me fixa droit dans les yeux avant de me « mitrailler » par l’inévitable question : « pourquoi ont-ils tué mon fils ? ». Désemparé et troublé au plus haut point, le seul réflexe salutaire que je pus esquisser en toute humilité, fut celui de lui mettre l’emblème national entre les bras. Il le serra très fort contre sa poitrine, son expression changea, pris un mouchoir pour s’essuyer les yeux en larmes, avant de se jeter dans mes bras. Il apprécia la valeur du geste et surtout la symbolique que représentait le drapeau pour lequel il a accepté les pires souffrances durant la Révolution.

En revenant au contexte qui a prévalu durant les premières années de la guerre sans nom imposée au peuple algérien par ses propres enfants, il faut reconnaitre que personne n’était préparé à vivre ou à gérer une telle catastrophe,  ni à comprendre ses tenants et ses aboutissants, tout était absurde. C’était le cas de la Sûreté nationale dont les services étaient organisés en fonction de la nature de ses missions traditionnelles de maintien de l’ordre et de la sécurité publique en tant de paix seulement. Elle n’était pas en mesure de faire face à une situation qui dépassait largement ses prérogatives, une situation qui s’apparente à une véritable guère à outrance. Dans le domaine de la couverture sociale par exemple, l’Institution ne disposait à l’époque, ni des structures adéquates, ni des équipements nécessaires et encore moins d’un personnel qualifié en la matière. Il fallait parer au plus pressé, s’adapter au jour le jour à une évolution qui n’admet aucun répit. En effet, quand un policier est assassiné, il faut immédiatement actionner le processus de prise en charge de la dépouille en vue d’organiser l’inhumation et assister en même temps sa famille en tentant de soulager sa peine, non seulement par des paroles, mais surtout par des actes concrets. Un blessé, quel que soit son état, a besoin d’être secouru d’urgence et soigné au moment voulu. De nombreux policiers tombés sous les balles assassines des terroristes travaillaient loin du lieu de résidence de leurs familles. Ce qui compliquait davantage la mission des services sociaux qui étaient amenés à organiser le transfert des corps d’une région à une autre, soit par route, soit par avion.

Le plus grand défi que les services sociaux avaient à relever au début de la tragédie était celui de l’absence angoissante de structures d’accueil en mesure de recevoir tous les blessés dont le nombre ne cessait d’augmenter consécutivement à l’évolution dramatique de la situation. Admis en première urgence à l’Hôpital Central de l’ANP à Ain-Naâdja, les policiers ayant échappé à la mort, devaient être évacués vers d’autres centres hospitaliers pour les soins postopératoires et pour la convalescence ou la rééducation fonctionnelle qui s’avéraient souvent longues. La capacité d’accueil de la clinique des glycines, gérée à l’époque par la Mutuelle Générale de la Sûreté Nationale, était nettement insuffisante pour recevoir le nombre important de blessés (36 lits à peine). Faire soigner les policiers blessés dans les établissements de santé publique, les exposait à l’insécurité, d’une part, et d’autre part, la qualité des soins et de la nourriture était réellement en deçà de ce qu’ils pouvaient attendre de l’Etat qu’ils ont servi avec courage et dévouement.

La Sûreté nationale enregistra au total plus de cinq mille morts (près de dix pour cent environ de son effectif au début de la tragédie). Au cours de l’année 1993 particulièrement, nous avons parfois enregistré de huit à dix morts par jour. Au total plus de six cent policiers ont été assassinés durant cette année. En plus des morts, cette guerre a fait des milliers de blessés parmi lesquels des dizaines demeureront handicapés, paralysés, cloués au lit, sur un fauteuil roulant, pour le restant de leur vie. Certains ont perdu soit un membre inférieur, soit les deux, un bras, un œil ou carrément les deux. Les paralysés sont cloitrés chez eux, entre quatre murs, incapables de se mouvoir sans assistance permanente. Ils sont condamnés à vivre leur impotence dans le silence et à se poser de mortelles et solitaires questions. Qui leur rendra visite ? Qui calmera leur effroyable désarroi en répondant à leurs questionnements. Les morts ne sont plus de ce monde. Leurs parents les ont pleurés un jour, un mois, un an… puis ils ont fini par sécher leurs larmes et pour eux, le cours de la vie s’est remis tant bien que mal en place. Le seul et unique réconfort des survivants est que cette Algérie qu’ils ont conscience d’avoir sauvée de l’obscurantisme et de la régression, est demeurée debout, active, la tête haute. Elle a réussi, grâce aux sacrifices de ses enfants, qu’ils soient dans les services de sécurité qui ont payé le plus lourd tribut, ou partout ailleurs, à défier et à démentir tous les paris, notamment les prévisions de ceux qui avaient prévu sa mise à genoux, sa destruction, sa mort certaine. Il s’agit en fait d’une victoire de la « famille qui avance » si chère au défunt et irremplaçable Tahar Djaout, lui aussi sauvagement assassiné par les hordes terroristes, le 2 juin 1993.

Les quelques images décrites dans le présent témoignage n’ont nullement pour intention d’exagérer le mérite des policiers algériens par rapport à tous les autres compatriotes qui se sont dressés des années durant contre la folie meurtrière des intégristes islamistes. Ils ont tous le sentiment d’avoir accompli leur devoir sacré envers la patrie comme l’ont fait avant eux les combattants de la glorieuse guerre de libération nationale. Ce témoignage n’a pas également pour but d’entretenir la haine ou d’alimenter les passions dans un pays qui a beaucoup plus besoin aujourd’hui d’unité, de cohésion, de dialogue, de tolérance, de respect et de fraternité entre tous les algériens. Il s’agit tout simplement d’un devoir de mémoire dont je m’acquitte à l’occasion de la commémoration de la fête de la Police algérienne, sans rancœur ni ressentiment. L’histoire ne doit pas oublier les sacrifices incommensurables des générations précédentes pour que l’Algérie sorte victorieuse de sa lutte implacable contre tous les colonisateurs et réussisse à maintenir le cap dans sa marche résolue vers le modernisme et le progrès. En toute état de cause, ma conviction est que lorsque l’intérêt des individus ou des groupes d’individus se trouve en conflit, en opposition avec l’intérêt supérieur de la Nation, c’est à l’intérêt individuel, quelle que soit sa nature ou sa légitimité, de s’éclipser. Notre salut à tous dorénavant est de regarder l’avenir en se posant la seule question qui vaille la peine d’être posée, à savoir : « que peut-on faire demain et après demain pour faire avancer notre pays dans la bonne direction, celle qui garantit à tous les algériens le libre exercice de leurs droits fondamentaux à une vie digne ? ». Nous devons en effet savoir ce qu’il y a lieu de faire mais également ce qu’il ne faut pas faire, absolument, pour éviter les errements d’hier et nous prémunir contre nos erreurs de demain.

  Aïssa Kasmi

  Ancien cadre supérieur de la Sûreté nationale