Ouverture des frontières : entretien avec Pr Mohamed El Amine Boudjella

Ouverture des frontières : entretien avec Pr Mohamed El Amine Boudjella 
 Professeur Mohamed El Amine Boudjella est professeur en médecine interne* (voir biographie express). Dans cet entretien, il donne sa vision au sujet de l’ouverture des frontières, notamment l’espace aérien.
 La Patrie News : Peut-on procéder à une réouverture progressive des frontières au vu de l’amélioration de la situation sanitaire en Algérie ? 
 Pr Boudjella : A mon avis, cette question soulève elle-même deux autres questions : quel était l’objectif recherché par  l’Algérie à  travers   la fermeture de ses frontières ? Est que les raisons qui nous ont amené à fermer les frontières ne sont plus d’actualité?
 Pour répondre à toutes ces questions, il est important  de rappeler  que le  trafic aérien a été, au tout début de l’épidémie, l’un des principaux vecteurs de la propagation rapide  du  virus Covid 19, à partir de la chine vers l’Europe et l’Asie. D’ailleurs, les premiers cas  rapportés en Algérie, au niveau de  la ville de Blida, au cours du mois de mars 2020, ont été notés chez des sujets ayant eu un contact positif avec un immigré venu de France, l’un des pays les plus touchés par l’épidémie, pour passer  des vacances en Algérie. Ainsi, Il était stratégique pour notre pays de procéder à une fermeture des frontières aériennes afin d’agir sur un des maillons clés de la propagation de l’infection, d’autant plus qu’une  partie  importante de nos échanges économiques se fait  avec les pays asiatiques et européens, les 2 principaux foyers du coronavirus au  début de la pandémie. Depuis, 7 mois se sont écoulés, suite à cette mesure. Durant cette période, en plus de la prise en charge des sujets malades au niveau des structures hospitalières, tous les pays ont opté, chacun selon ses moyens, pour une stratégie préventive de lutte contre l’infection basée sur le confinement des populations, les mesures barrières et la réalisation des tests diagnostiques afin d’identifier les sujets justiciables d’un confinement strict. Le but recherché à travers toutes ces mesures étant évidemment la réduction du taux de mortalité lié à la COVID 19, un des principaux indicateurs de la maitrise de l’épidémie dans un pays. Toutes  ces données font que la décision de réouverture des frontières, symbole de la reprise des mouvements des populations, passe par un état des lieux à travers une  évaluation des résultats obtenus en Algérie et dans les pays européens et asiatiques, puisque la reprise des échanges constitue, du moins sur la plan théorique, un des facteurs de recrudescence ou  de majoration de l’importance de  la pandémie. Sur le plan stratégique préventif, trois tendances, ayant eu un impact certain sur les résultats obtenus, se sont dégagés :
 – Le confinement total  des populations associé à un dépistage de masse par la technique PCR, avec comme principal objectif la maitrise de l’épidémie par la rupture de la chaîne de transmission du virus, une stratégie qui a été adoptée par des pays comme la Chine, la France et l’Espagne.
– Le confinement partiel associé à un dépistage ciblé, comme ce fut le cas en Algérie.
– L’absence de recours au confinement, à l’instar de la Suède.
Même si cette approche n’a pas été clairement avouée, les 2 dernières stratégies avaient pour but de canaliser l’épidémie à travers la recherche d’un équilibre entre l’immunisation collective et la réduction du nombre de cas graves, en espérant  que les gestes barrières soient à l’origine, chez les sujets contaminés malgré le respect de ces règles, d’une réduction des  charges virales  dont l’importance conditionnerait la gravité de l’infection COVID 19.
La Patrie News : Que montre l’analyse des résultats obtenus sept mois après le début  de l’épidémie ?
Pr Boudjella : Sept mois après le début de l’épidémie,  plus de  50 000  algériens ont été hospitalisés  pour une infection COVID 19 et  prés de 1600 d’entre eux sont décédés, selon  les chiffres publiés par le ministère de la Santé. Il est important de faire la différence entre les cas hospitalisés, qui sont documentés par un test PCR, et  les sujets  qui n’ont pas été recensés, soit parce qu’ils n’ont pas consulté en raison du caractère bénin des symptômes, ou  parce qu’ils  étaient asymptomatiques. Ces deux dernières formes devraient, d’ailleurs, être les plus fréquentes, selon les modèles épidémiologiques qui sont connus. Actuellement, tous les pays du monde sont en train de rechercher la stratégie susceptible de les conduire à récolter, dans les plus brefs délais, les indicateurs qui autoriseraient à reprendre leur activité socioéconomique, scolaire et universitaire dans des conditions normales. Pour de nombreux pays comme l’Allemagne et la France, cette stratégie repose sur la réalisation d’un dépistage de masse  par le biais des tests PCR. Le nombre hebdomadaire a atteint le million en France, par exemple. Le  taux de positivité de ces tests est actuellement estimé à 5,9%, ce qui correspond à un nombre quotidien de cas qui dépasse les 10 000. Pour certains spécialistes, il s’agit d’une deuxième vague de la pandémie, après  une accalmie  de prés de 2 mois, correspondant  à la période de déconfinement, durant laquelle les frontières de l’espace Schengen ont été rouvertes. On rappellera que la France, un pays avec lequel l’Algérie entretient des échanges importants sur les plan du trafic aérien et maritime, a procédé à un confinement total  de  prés de 3 mois, qui s’est étendu du mois de mars au mois de mai, et qui s’est soldé par plus de 200 000  sujets infectés et près de 30 000 décès. Il est évident que les deux périodes sont difficilement comparables, en raison d’un nombre de tests dix fois plus élevé durant les deux derniers mois.
Malgré un nombre de  cas tout aussi élevé que celui noté durant la période de confinement, le nombre de décès, mais aussi la pression sur les lits de réanimation, restent  relativement plus faibles  durant cette période de déconfinement. La raison : le dépistage massif permet d’identifier un nombre important de formes bénignes ou asymptomatiques (estimé a prés de 50% des cas diagnostiqués) lesquels de toute évidence ne justifient pas d’hospitalisation et ne sont pas responsables de décès.
Le contre-modèle  nous vient de la Suède où les concepteurs ont misé sur une stratégie à long terme, s’apparentant selon le gouvernement suédois, à un marathon  et non à  un sprint. Le modèle en question se base sur les gestes barrières. Autrement dit, sur la responsabilité individuelle, sans recours au confinement. Il s’est soldé, à ce jour, par 5.800 morts et 87.500 cas. Alors qu’il était fortement décrié par la communauté européenne, ce modèle semble actuellement porter ses fruits. En effet, le total cumulé des nouveaux cas sur 14 jours en Suède était, mardi 15 septembre, de 22,2 pour 100.000 habitants, soit l’un des plus faibles en Europe, contre 279 en Espagne, 158,5 en France, 118 en République tchèque, 77 en Belgique et 59 au Royaume-Uni. Des pays qui ont tous, sans exception, opté pour des mesures de confinement au début de la pandémie, et qui après déconfinement sont entrain, de nouveau,  d’envisager  l’option du confinement alors que les suédois ont commencé à lever les mesures restrictives.
En optant pour à un confinement partiel, sans miser sur le dépistage de  masse, l’Algérie a misé sur une  stratégie qui ressemble à celle adoptée par la Suède. En effet, il est difficile de prouver, en terme d’efficacité, la supériorité du confinement partiel sur l’absence total de confinement  puisque  dans le premier cas, le contact entre les personnes se produit durant des périodes significatives de la journée. Toutefois, le confinement partiel devrait avoir un impact certain sur l’observance de mesures barrières à travers l’ambiance qu’il impose, et qui rappelle constamment  à la population de  l’existence d’une pandémie. Le fait marquant dans l’analyse des résultats obtenus par l’Algérie, qui s’est distinguée dans sa stratégie  par l’utilisation à grande échelle d’un schéma thérapeutique basé sur l’association Hydroxychloroquine-Azithromycine,  reste sans doute le faible taux de mortalité enregistré durant toute la période de la pandémie. Une analyse plus fine des résultats permettra de déterminer avec plus de précision le bénéfice de cette association dans la prise en charge de l’infection COVID 19.
Ainsi, on comprend que tous les pays ont tenté d’adopter des stratégies qui permettent de maintenir les  équilibres entre la sauvegarde des vies humaines et la  préservation des activités socioéconomiques. On comprend également qu’ils ont tous du mal à récolter rapidement des indices qui leur permettraient de reprendre une vie dans des conditions normales. La COVID 19 ayant imposé, il faut le rappeler, des conditions de vie difficilement acceptables de  façon durable.
De toutes les façons, et après plus de 7 mois du début de la pandémie, tous les modèles stratégiques, combinant selon les moyens disponibles et les priorités de chaque pays, et dans des proportions variables, entre le confinement, les gestes barrières, la distanciation physique,  le dépistage de masse et la prise en charge médicale, ont montré les limites de leur efficacité à court terme.
La Patrie News : Comment recueillir  les indices  qui permettront d’aider dans la prise de décision d’ouverture des frontières ?
 Pr Boudjella : La  particularité de l’infection COVID 19, et des pandémies infectieuses d’une manière générale, c’est qu’elles arrivent à créer des incertitudes collectives, à grande échelle, et dans espace temps très rétréci avec tout le climat d’insécurité qui en résulte. Quand on ouvre les frontières, on majore, du moins sur le plan théorique, ces incertitudes puisque cette mesure, qui est forcément synonyme d’échanges  entre les populations de différents pays, pourrait augmenter le risque de propagation du virus d’un pays à l’autre.
Ainsi, et devant un scénario ouvert sur toutes les hypothèses. Un scénario qui présente jusque là de nombreuses ressemblances avec la grippe espagnole qui s’est caractérisée par une 3ème vague durant les mois de janvier et de février1919. Il est important de récolter les indices permettant  d’aider  à la prise de décision. Ces derniers devraient  être en accord avec la stratégie adoptée en Algérie. Il parait donc intéressant, si cette approche s’avère économiquement réalisable, d’évaluer l’état d’immunisation collective  par la réalisation  de sérologies à grande échelle. Car, leur positivité est synonyme de guérison et donc de reprise  des activités pour les individus. Cette option pragmatique apparait  justifiée en raison d’un coût  de la sérologie prés de 10 fois moins important  que celui de la PCR, dont l’utilisation à grande échelle coûterait près de 1,5 milliard d’euros pour une population de 40 millions d’habitants. Ainsi une séroprévalence nationale élevée constituerait, dans le court et le moyen  terme, un indice de ralentissement de la propagation du virus et donc de sortie de crise. Il s’agit d’une éventualité qui reste très probable au vu de la diminution  significative du nombre de cas hospitalisés depuis le début du mois de septembre. En tenant compte de l’amélioration qui a été constatée avec le temps  dans la prise en charge de l’infection COVID et d’une très probable immunisation collective qui semble gagner du terrain, il devient important mettre en place les mécanismes permettant de relancer l’ensemble de l’activité sanitaire en consacrant des centres dédiés à l’activité COVID, et en intégrant le statut sérologique COVID  dans le dossier des patients qui nécessitent des soins afin de faciliter leur tri, la PCR étant réservée aux sujets  présentant une symptomatologie évocatrice d’une infection COVID 19. Cette approche  est intéressante  vu que le pic la grippe saisonnière, un des principaux diagnostics différentiels de la COVID 19,  est habituellement noté vers les mois de décembre et de janvier pointe à l’horizon. Toutes ces mesures, basées sur la récolte d’indices au niveau nationale et la réorganisation des soins, permettront à l’Algérie  de se préparer  à l’ouverture des frontières tout en restant attentive à l’évolution  de la pandémie  au niveau des pays avec lesquels l’Algérie entretient  des échanges  importants, et parmi lesquels un nombre significatif de pays européens rapportent une recrudescence des cas, considérée par certains spécialistes  comme correspondant à une 2ème vague.
La Patrie News : Quelles suggestions ? Ou, tout simplement, comment vous concevez cette réouverture? 
Pr Boudjella : Une fois que les conditions sanitaires le permettront en Algérie et dans les autres pays, la réouverture des frontières devrait se faire de manière progressive de telle manière à se donner du temps pour évaluer  ses effets sur la reprise ou non de l’épidémie.  Sur le plan technique, je  pense que les règles de transport et  d’accueil des passagers au niveau des frontières, associant gestes barrières et distanciation physique, sont  bien connues par le personnel encadrant les voyages. Reste à évaluer nos capacités de maitrise des flux des passagers en cas de grande affluence, et à envisager l’établissement d’une liste des pays concernés par le confinement de leurs voyageurs, tout en étudiant l’alternative  de réalisation des tests  à leur arrivée afin de raccourcir la durée du confinement  ou de carrément éviter cette procédure.

Propos receuillis Nacereddine BENKHAREF

 Biographie express :
 Né le 31 juillet 1969 à Blida, Mohamed El Amine Boudjella est professeur en médecine interne et chef de l’unité d’endoscopie à l’hôpital Zemirli, située dans la commune d’El Harrach au sud est d’Alger. Détenteur d’une option en gastro-entérologie, Pr Boudjella était membre du laboratoire algérien de recherche sur l’helicobacter pylori (LARH), puis son directeur de 2012 à 2017.
 Avant d’opter pour la médecine, il était élève au technicom Larbi Tébessi option comptabilité et commerce, toujours à Blida. « L’année du baccalauréat, j’étais parti à Djelfa. J’ai été donc orienté vers la filière scientifique », se rappelle-t-il avec amusement.
Une fois le sésame obtenu, il s’était inscrit à la faculté de médecine d’Alger en 1986, « un peu par vocation, mais aussi sous l’influence des parents ». « A l’époque, la première année s’effectuait en tronc commun à la faculté de Bab Ezzouar. C’était d’ailleurs la dernière année où l’on a enseigné la médecins dans cette fac », ajoute-t-il.
Fort de son expérience algéroise, Pr Boudjella finit par rentrer dans sa wilaya natale en 1998, pour occuper pendant une année et demie un poste au Centre anti cancer (CAC) de Blida. « C’était l’unique à Blida », indique-t-il.
 De retour à Alger, il avait fait partie du LARH sous la direction du professeur Brahim Touchane. Après le décès de ce dernier, il fut désigné directeur.
 Même s’il fait la navette entre Blida et Alger tous les jours, et ce, depuis des années, le professeur Mohamed El Amine Boudjella refuse de quitter l’hôpital public.
 « J’ai fait partie d’un service dirigé par un homme très ambitieux, en l’occurrence le professeur Touchane. A un moment donné, il nous a légué la lourde tâche de pérenniser la transmission de certains gestes qu’on était les seuls à savoir faire en Algérie », explique-t-il. Et d’ajouter, « il faut donc que je forme un maximum de personnes pour que la maîtrise de cette discipline ne disparaisse pas ».
 N.B