Opposants marocains filmés dans leur intimité pour les faire taire, ou les faire chanter : Une pratique mafieuse généralisée

Opposants marocains filmés dans leur intimité pour les faire taire, ou les faire chanter : Une pratique mafieuse généralisée

Fouad Abdelmoumni, ancien président de l’Association marocaine de défense des droits humains, militant de Transparency Maroc, a été filmé, à son insu, dans son intimité. Les vidéos, visiblement prises par des professionnels de l’espionnage, ont été transmises aux amis et à l’entourage du concerné.

La volonté de nuire, d’intimider ou de réduire au silence est manifeste. Elle ne relève cependant pas du simple acte isolé ou anecdotique.

Sous le règne de Mohamed VI, en effet, elle est devenue une marque de fabrique, et la signature attitrée du « monsieur sécurité » du souverain marocain. Il s’agit d’Abdellatif Hammouchi, chef des services de sécurité et de renseignement marocains.

Fouad Abdelmoumni témoigne ainsi dans un entretien accordé à « L’Huma » : Le 13 février 2020, plusieurs personnes m’ont prévenu qu’elles avaient reçu sur leur messagerie WhatsApp des vidéos de moi et ma partenaire filmés à notre insu dans notre intimité. J’ai pu le constater à mon tour en les recevant.

Ces séquences ont été prises par des caméras miniatures dissimulées dans des appareils de climatisation, dans deux pièces : le salon et la chambre. Des appareils extrêmement sophistiqués car la prise de son est très bonne, alors que les caméras étaient cachées dans des appareils qui vibrent, font du bruit ».

Et e préciser vers quelle structures portent ce soupçons et ces accusations : « Ces vidéos avaient déjà été annoncées, avant leur diffusion, par un site de diffamation Chouf TV réputé très proche des services de renseignement, qui avait menacé de me « casser », de divulguer mon intimité si je ne me tenais pas à carreau.

Il est évident qu’un appareil au cœur de l’État marocain use et abuse des capacités et moyens de l’État pour terroriser les gens.

N’importe qui ne peut pas rentrer chez moi et en sortir, y installer des engins aussi sophistiqués dans divers endroits de la maison, puis revenir pour retirer ces appareils, en synchronisation avec un site connu pour me diffamer et me menacer à chaque fois que je prends position, en particulier sur les questions des libertés et de la répression au Maroc ».

Cette traque et ce harcèlement, mené par des individus jouissant de moyens colossaux, et ayant derrière eux l’Etat marocain dans son entier, ne semble avoir laissé de côté aucun détail : « En octobre 2019, j’ai su par le Citizen Lab de l’université de Toronto (spécialisé dans le domaine de la cybersécurité – NDLR) que mon téléphone avait été hacké par le logiciel espion Pegasus de l’entreprise israélienne NSO, comme 1 400 autres activistes et journalistes dans le monde ».

Pour ce défenseur des droits et des libertés, c’est l’Etat marocain lui-même qui s’attaque aux élites du royaume chérifien. De fait, il fait partie d’une liste très longe d’artistes, intellectuels et journalistes ainsi pris pour cible à cause de leur liberté de ton.

Et d’expliquer les raisons de ce regain d’activisme en matière de chantage exercé sur les sujets jugés « trop libre » de Mohamed VI : « Au Maroc, l’autoritarisme et la prédation sont à bout de souffle. L’État se montre incapable d’apporter des réponses satisfaisantes pour la stabilisation de la société. Nous vivons une descente aux enfers en matière d’inclusion économique, d’emploi, de création de richesses. Toutes les perspectives ne promettent que détériorations ».

En un mot comme en mille, le royaume chérifien est bel et bien au bord de l’implosion.

Ainsi, pour lui, « Infiltrer les téléphones de dizaines d’activistes avec le coûteux logiciel espion Pegasus n’est qu’une toute petite partie de l’iceberg. Des détachements de police entiers sont affectés à la surveillance, jour et nuit, de jeunes militants.

L’État, ou au moins une partie du pouvoir, veut nous signifier que nous vivons sous le régime d’une dictature primaire et non plus dans un État qui prétend tendre vers la démocratie ».

Voilà donc où en est réduit le Maroc après les promesses d’ouverture faites par le descendant de HassanII, durant le règne duquel les opposants disparaissaient tout simplement six pieds sous terre dans une des cours de la sinistre « Carcel Negra ».

« Nous avons beaucoup régressé. Jusqu’en 2001, tout le monde croyait aux promesses de démocratisation. Depuis, on s’enfonce dans un régime liberticide ». Ainsi a parlé Fouad Abdelmoumni.

A.O