Maroc : Le roi, malade, prépare sa succession (analyste)

Maroc : Le roi, malade, prépare sa succession (analyste)

Par Akli Imoghrassen

La succession du roi Mohamed VI revient avec force, en cette période de confinement, dont les répercussions continuent à sanctionner sévèrement des populations déjà très éprouvées par une économie largement dépendante des revenus du tourisme.

Dans une contribution publiée ce mercredi 29 juillet,  par Middle East Eye, Aziz Chahir,  docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc, s’est intéressé à cette question, en se basant sur quelques indications attestant de la gravité de la maladie du roi, qui vient encore de subir une intervention chirurgicale. Pour lui, la succession est au menu des tractations dans les coulisses opaques de la monarchie.

Ainsi, il insiste sur l’annulation des activités prévues pour le 21ème anniversaire de la succession au trône. Officiellement, c’est l’argument du COVID-19 qui est avancé. Mais, en coulisses, selon le Dr. Chahir, c’est la maladie du roi qui est derrière cette annulation.  Il a rappelé, à ce titre, le communiqué du Palais, du 14 juillet, qui fait état d’une intervention subie par le Roi, qui souffre d’un problème cardiaque.

Pour le docteur en sciences politiques, « la succession s’est désormais invitée à la table des Marocains qui ont commencé à s’interroger, discrètement, par crainte d’être épinglés par les services de renseignement, sur l’avenir du règne de Mohammed VI ».

Le traitement du dossier de la maladie du roi est « interdit » pour la presse marocaine, faute de quoi elle sera exposée aux foudres d’un makhzen de plus en plus terrible.

Il a rappelé, à ce titre, le cas du directeur de l’hebdomadaire arabophone al-Michaal, qui a été emprisonné en 2009, pour avoir publié un dossier sur la maladie du souverain. « Depuis, il est devenu patron d’une chaîne de télévision digitale, une véritable machine à buzz au service du pouvoir », a-t-il tenu à noter, pour illustrer « toute la sensibilité qui entoure la santé du roi, une question publiquement taboue qui continue de déchaîner les passions et nourrir les scénarios les plus extravagants ».

Le Dr Chahir met en exergue, pour appuyer sa thèse, la réaction du régime qui a publié un communiqué du cabinet royal signé par toute une équipe médicale, « laquelle se voulait très rassurante et surtout extrêmement précise sur la nature de la maladie dont souffre le monarque ».

Il cite également le comportement de l’hebdomadaire arabophone al-Ayam, qui a consacré, dans son édition du 22 juillet, tout un dossier sur le prince héritier, intitulé : « Après une longue vie à son père Mohammed VI, le futur roi du Maroc sera pilote et homme d’économie ».

C’est clair, pour lui, la succession au futur roi, notamment les questions liées à sa préparation, afin de perpétuer la monarchie, est la problématique majeure qui occupe le régime monarchique depuis quelques temps.

Il a mis l’accent, en outre, sur la « fabrication » des rois au Maroc, tout en insistant sur la complication de cette opération, qui fut alors un simple détail, réglé d’une manière « archaïque » au cours d’une réunion dans la grande mosquée de Fès en présence des oulémas qui approuvaient l’acte d’allégeance.

Depuis le grand père de Mohamed VI (Mohamed V), a-t-il souligné, la « fabrique des rois  est confiée à des hommes de confiance, triés sur le volet afin de diligenter une machine bureaucratique généreusement financée par les deniers publics. Tout est mis en effet à la disposition des faiseurs des rois pour assurer une préparation optimale du futur monarque ».

Il a rappelé, à ce propos, tout le processus de formation du prince hériter, à commencer par le Collège royal, fondé en 1942 par le roi Mohammed V.

Sauf qu’en plus de ce qu’il a qualifié de la préparation « made in dar al-makhzen », Mohammed VI et les éminences grises du Palais « sont à la manœuvre pour garantir la succession du futur roi sans le moindre problème ».

Il fait remarquer qu’il existait un « dispositif tenu secret » mis  en place par le roi pour faciliter l’accès du prince héritier au trône après la disparition soudaine de son père.

« À cet effet, Mohammed VI a pris trois mesures clés qui tendent à renforcer l’entreprise de la succession sur les plans juridique et sécuritaire : confier la sécurité aux militaires, faire adopter une loi organique relative au fonctionnement du Conseil de régence et assurer une fortune à la hauteur de la fonction princière », a encore révélé le Dr Chahir.

Le prince héritier, qui a été propulsé au haut rang de colonel, alors qu’il n’a même pas atteint la majorité,  doit donc compter sur « l’œil vigilent  des militaires » des FAR,  pour prendre possession du trône.

Mais, en attendant, on tente de forger une image humaniste au prince héritier, dont « le trait de caractère plutôt jupitérien », pour reprendre l’expression du Dr Chahir, « pourrait nous renseigner sur le type de personnalité du futur roi ».

Il a cité, à ce sujet, une série de faits vécus ou racontés qui illustre au mieux un caractère plutôt « revêche » d’un roi autoritaire.

Ainsi et en se référant à une source bien informée, sous couvert d’anonymat, il a rapporté un incident au cours duquel,  le prince héritier avait interrompue  sa séance d’équitation « pour recadrer sévèrement un cavalier lors d’un entraînement ». « Le malheureux n’aurait pas eu la présence d’esprit pour bien appuyer sur la seconde syllabe du mot sidi (maître) en s’adressant à son altesse royale, a précisé l’auteur de la contribution ».

En se basant toujours sur la même source, il fait état aussi d’un autre incident survenu en octobre 2019, au cours duquel « le futur roi aurait piqué une colère noire en remarquant l’état déplorable de la route qui le menait à Skhirat (à 26 km de Rabat) pour s’enquérir de l’état de santé de sa tante Lalla Malika. Le gouverneur en aurait pris pour son grade et décidé de lancer illico presto un chantier de travaux pour éviter d’éventuelles sanctions ».

Pour le Dr Chahir, la propagande officielle tente de s’emparer de ces faits anecdotiques pour forger une image du futur roi qui ressemblerait, selon leurs projections, à son défunt grand-père.

Après avoir fait un long rappel historique des incidents ayant émaillé les successions au trône alaouite, qui, souvent, avaient eu lieu dans des conditions difficiles, il a mis en avant la place de la « Fortune royale » dans cette succession.

Il a écrit à ce propos : «  la fortune est incontestablement un gage de garantie qui permet au futur roi d’entretenir son pouvoir. Les prébendes lui permettent ainsi de récompenser les fidèles et de coopter les opposants, tout en menant un train de vie luxueux ».

Sur ce volet, le Dr Chahir, également, consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, a estimé que « le roi Mohammed VI est la parfaite illustration du modèle  roi-affairiste », sa fortune étant estimée à environ 8,2 milliards de dollars, selon le média anglais Love Money en mars 2020.

« Abstraction faite de l’origine parfois suspecte de cette fortune (Panama Papers en 2016), son fils, âgé à peine de 17 ans, est considéré comme l’enfant le plus riche du monde depuis sa naissance avec une fortune d’environ 2,5 milliards de dollars », a-t-il encore souligné.

Il a rappelé, à ce sujet, la situation de dénuement qui caractérise la vie de la majorité des citoyens du Maroc, alors  que « luxe et surabondance sont les mots d’ordre de la famille royale ».

Il cite, à cet égard, l’exemple du Jet privé, entièrement personnalisé grâce à une technologie israélienne, d’une valeur avoisinant les 57,5 millions d’euros, offert au prince héritier. Une révélation déjà faite par Middle East Eye, en juillet 2018.

Pour le Dr Chahir, « avec des droits et des pouvoirs absolus, de surcroît constitutionnellement reconnus, un soutien inconditionnel de la part de l’appareil militaire et une fortune royale colossale, Mohammed VI et son entourage croient avoir trouvé le triptyque magique pour asseoir le règne du prince héritier et pérenniser la dynastie alaouite ».

« Et si on ajoute à cela le statut sacré et exclusif de +commandeur des croyants+, on pourrait même avancer que le pouvoir a trouvé la quadrature du cercle », a-t-il déduit.

Et de conclure : « Mais l’histoire est là pour nous rappeler que les chemins du pouvoir sont pavés d’incertitudes et que sans l’adhésion volontaire des peuples, tout pouvoir n’est que chimère, même s’il est adossé à une armée impériale et entretenu grâce à une fortune pharaonique, comme le disait le penseur confucéen Mencius ».

                                                                                                                            A.I