Les événements de mai 1945 : un moment de rupture et d’accélération du mouvement de libération nationale

 

Les massacres qui suivirent la manifestation du 8 mai 1945 furent un moment particulier qui fit date dans la radicalisation de la marche du mouvement de libération nationale vers la lutte armée. La période qui s’ouvrit a été marquée par l’accélération de la préparation politique et militaire  de la guerre de libération nationale, le recul des idées assimilationnistes pour une évolution par étapes vers plus de droits pour la population algérienne dans le cadre du système colonial.

A partir de mai 1945, l’objectif d’indépendance devenait partagé par de larges couches de la population. La stratégie de la guerre de libération nationale prit forme à cette période : rejet de l’insurrection paysanne, opérations de guérilla appuyées sur les actions de soutien des populations rurales, rapprochement politique des différentes couches de la population autour de l’objectif principal d’indépendance.   

La période de  la fin de la deuxième guerre mondiale avait été marquée par un contexte international particulier. Sous l’impulsion des Etats-Unis d’Amérique qui aspiraient à jouer un rôle de guide, et de nouvelle grande puissance dans le monde, à la fois s’opposant à l’Union Soviétique et de se démarquant des anciens empires coloniaux (français et britanniques), le désir d’indépendance des  différents pays encore sous domination coloniale s’est renforcé, appuyé par la nouvelle conjoncture internationale. C’est à la fin de la guerre que fut adoptée la Charte des Nations Unies, et que se mit en place l’ONU, se voulant lieu de concertation et de règlement pacifique des conflits, prévenant ainsi le recours aux affrontements armés.  Les armées américaines qui avaient débarqué à Alger en novembre 1943 avaient fait croire aux dirigeants du mouvement national qu’ils avaient rencontrés à plusieurs reprises (en particulier Ferhat Abbas qui s’était démarqué par une attitude plutôt conciliatrice acceptant une évolution progressive vers l’indépendance) que l’on pouvait envisager une prochaine évolution de l’Algérie vers une égalité des droits entre les citoyens de confessions différentes.

Le refus de l’indépendance de l’Algérie

Les forces politiques françaises avaient des visions politiques différentes mais se rejoignaient sur l’essentiel : l’Algérie ne pouvait être indépendante et devait rester une terre française soumise à une législation particulière qui codifiait les inégalités en droits.  Le code de l’indigénat, alors en vigueur depuis plus d’un demi-siècle imposait l’inégalité dans la représentation des Algériens aux assemblées élues (leurs représentants ne pouvaient pas dépasser les 2/5èmes des membres élus , quelque fut leur poids démographique au sein des municipalités, les communes où les populations européennes représentaient une infime proportion des habitants ne furent pas dirigées par des exécutifs  élus mais par des fonctionnaires désignés par l’administration assistés d’un conseil de citoyens où les Algériens ne pouvaient pas représenter plus de la moitié des membres (communes mixtes). Ces instances très inégalitaires ne devaient être supprimées, contrairement à tous les engagements pris, qu’après le déclenchement de la guerre de libération nationale. Le collège unique, c’est-à-dire l’égalité entre les habitants de l’Algérie en matière de droit de vote, ne fut instauré qu’en 1958, après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle qui en fit une donnée essentielle de sa politique néocolonialiste. Les dispositions applicables aux seuls Algériens furent maintenues, en contradiction avec les engagements et même avec des dispositions constitutionnelles : peines applicables à des citoyens selon leur appartenance confessionnelle, les Algériens  se voyant appliquer des peines non contenues dans la loi française : punitions collectives, mesures administratives de bannissements et de sanctions non prononcées par des instances judiciaires indépendantes, tribunaux spécifiques avec des modes de fonctionnement particuliers pour juger des actes commis par les Algériens.

Maintenir la domination de la minorité européenne

Le général de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire qui avait dirigé la lutte contre le nazisme, eut des attitudes contradictoires sur la question de la décolonisation. Il voulait maintenir l’empire colonial français et préconisait des réformes politiques qui permettraient de faire émerger des élites autochtones acquises à la présence française et qui  donnaient aux populations locales l’impression de participer à la gestion de leurs propres affaires. Il fit voter des réformes partielles, accordant la citoyenneté française à un nombre plus important d’Algériens et il généralisa effectivement le droit de vote à tous les habitants des colonies comme il s’y était engagé. Des dispositions particulières vidèrent le contenu de ces réformes. On permit à tous les Algériens de participer à l’élection de l’Assemblée algérienne, mais dans deux collèges séparés (où la voix d’un européen comptait neuf fois celle d’un Algérien) et la loi faisait dépendre le fonctionnement de l’Assemblée de la volonté du représentant de l’administration. Les positions des gaullistes et des militants de gauche et de centre gauche  se rejoignaient sur des questions essentielles et leur attitude dura longtemps : faire en sorte qu’aucune réforme politique ne permette aux Algériens d’avoir une majorité politique  et d’occuper une place décisive dans l’administration de la colonie. On vit se répandre l’idéologie des partisans les plus radicaux du colonialisme qui faisaient régner la peur au sein des populations algériennes qu’il fallait toujours « mater » et terroriser pour leur enlever toute idée de révolte. Cette attitude, qui a régné depuis le début de la colonisation, dura pratiquement jusqu’à l’indépendance. Au 8 mai 1945, les colonialistes justifièrent ainsi leur politique de répression qui devait selon ses auteurs « enlever aux Algériens l’idée même de révolte «  et seule la terreur pouvait permettre d’atteindre ce but. Devant cette idéologie de la terreur et de la répression, les pouvoirs politiques français laissèrent faire pour obtenir, croyaient-ils la soumission des populations algériennes.  L’égalité devant la loi, la coexistence de populations de confessions et de cultures différentes sur un même territoire, dans le respect des droits et devoirs de chacun, s’opposaient à la volonté des colonialistes d’imposer par la terreur et la répression extrêmes la suprématie d’un groupe ethnique, démographiquement minoritaire mais détenant tous les pouvoirs économiques et politiques. La laïcité fut rejetée par une administration qui voulait contrôler la diffusion de la religion musulmane par crainte de voir se diffuser des idées rejetant les injustices de la colonisation, comme fut sévèrement contrôlé l’enseignement de la langue arabe.

La répression était préparée

Dès 1945, les autorités coloniales avaient senti monter un sentiment d’hostilité de plus en plus fort au sein des populations algériennes. Le mot d’ordre avait été de se préparer à réprimer tout mouvement de révolte qui ne tarderait pas à apparaître. Des documents officiels prouvent que les forces coloniales se tenaient prêtes à cette éventualité et avaient préparé des actions de répression. On organisa les milices de la minorité européenne au sein de laquelle on fit régner la « peur de l’Arabe » et qu’on arma. L’idéologie coloniale fit régner l’idée de la nécessaire répression à grande échelle pour protéger la minorité européenne des massacres qui seraient inévitablement commis par les Algériens en révolte. Les massacres de mai 1945 furent d’une extrême violence et furent commis à grande échelle avec l’objectif recherché de soumettre, d’humilier, de terroriser les populations algériennes. On employa l’armée française avec des moyens lourds (artillerie, aviation, marine), contre les populations rurales algériennes. Il est établi qu’une partie de la direction du PPA de l’époque (Messali avait été exilé) avait songé à déclencher une révolte armée. Localement, des ordres avaient été lancés puis annulés par la suite. Les dirigeants politiques avaient sérieusement envisagé d’annoncer l’indépendance de l’Algérie, certainement poussés par le climat international de l’époque, dans la foulée de la victoire des alliés.

La stratégie de la guerre de libération se met en place

Les leçons de mai 1945 furent rapidement tirées. Le mouvement national définit la stratégie de la lutte armée qui était déjà en préparation. Le congrès dit « de Zedine »au cours duquel Hocine Aït Ahmed fit adopter le principe du rejet de l’insurrection paysanne s’est tenu dans la foulée, en même temps que s’organisaient les premiers noyaux de combattants armés. De nombreux témoignages nous révèlent que les militants nationalistes partisans de la guerre de libération avaient entamé dès cette période la préparation des populations rurales en vue d’apporter le soutien aux futurs combattants de l’indépendance. Gagner le soutien des populations rurales à la guerre de libération devenait un élément stratégique essentiel. Le soulèvement paysan était rejeté, l’adhésion des populations rurales à travers le soutien à un mouvement de guérilla devenait la stratégie de lutte. Les répressions de mai 1945 avaient aussi favorisé le rapprochement des militants du mouvement national qui avaient eu des parcours différents, certains comme ceux qui avaient été dans l’UDMA ayant été partisans d’une évolution graduelle vers plus de droits pour les Algériens, sans remise en cause radicale du système colonial. Le recours à l’indépendance était le choix partagé par de larges couches de la population algérienne.  Les conditions d’une unité d’action politique étaient constituées.