La mouche, le poing fermé et Leïla Alwi !

L’Algérien entretient avec la voiture un rapport charnel et fusionnel

La mouche, le poing fermé et Leïla Alwi !

 

(Par Noureddine Khelassi)

Noureddine Khelassi
Noureddine Khelassi

Comme tous les automobilistes du monde, les Algériens aiment les belles berlines. D’ailleurs, rien de ce qui est mécanique ne leur est étranger. Bien avant qu’ils n’en connaissent le sens, nos compatriotes avaient d’ailleurs inventé le tuning, cet art de la personnalisation qui vous fait transformer une voiture de série en un véhicule de rêve. Et, tel M. Jourdain brodant de la prose, nos poètes du carburateur étaient, sans le savoir, dans la métamorphose mécanique. Mais, plus que d’autres conducteurs, ils entretiennent avec leur voiture un rapport charnel, voire fusionnel, suggérant parfois celui qu’ils entretiennent avec une femme fantasmée.

Plus qu’un objet de désir ou même un bien personnel, la voiture est pour l’Algérien un prolongement physique. Objet de sa tendre attention, elle est alors affublée d’un sobriquet à valeur ajoutée affective. Une voiture «algérienne» est donc baptisée et affublée d’un délicieux surnom lorsqu’elle est victime de son succès mécanique et commercial. Le sobriquet est également le fruit du rêve mécanique inaccessible pour le commun des chauffeurs. Cette bonne fortune n’est pas seulement un succès d’estime. Elle est aussi le fruit de l’imagination débridée des jeunes qui filent avec bonheur la métaphore mécanique. Leur novlangue emprunte souvent à l’anatomie des femmes, à l’entomologie quand ce n’est pas à quelques fruits secs et oléagineux.

C’est ainsi que naît un mythe mécanique qui impacte ensuite les prix sur le marché de l’occasion. Lorsque, sous les régimes du socialisme spécifique de Ben Bella, Boumediene et Chadli, l’accès à la voiture était l’apanage de clientèles du pouvoir ou le privilège de nantis, les voitures avaient peu ou prou droit à des blazes. Sauf, lorsqu’elles constituaient des valeurs mécaniques sûres leur conférant un solide statut économique et social. En ces temps de pénuries chroniques, la voiture était un fantasme inassouvissable. Seules les valeurs bien établies, «lahdida esshiha», c’est-à-dire «la mécanique sûre», avait droit au surnom. Dans ce registre de sureté, le français Peugeot s’est taillé la part du lion ! C’est ainsi que les mythiques 203, 403, 404, 504 et 505, sont entrées dans la légende mécanique algérienne et dans les cœurs de millions d’Algériens. Et, mieux que d’autres compatriotes, les Sétifiens ont donné à ces reines du bitume des titres de noblesse mécanique valant label de qualité éternelle.

Fantasme inassouvissable

La 206 Peugeot, qui a encore de très beaux jours mécaniques devant elle et des atours encore prestigieux, elle, c’ est «lédjrana». Sans avoir vraiment les formes d’une grenouille, elle suggère quand même son agilité, sa souplesse, en somme, ses capacités acrobatiques. Mais la superstar, c’est, bien sûr, la 403. Bien que devenue quasiment invisible sur les routes, elle est toujours un objet de culte. Elle est surnommée aujourd’hui la Jaguar. C’est dire si cette mécanique de rêve anglaise est un maître-étalon, une suprême référence mécanique, économique et sociale. Succédant à la 404, la 504, quant à elle, allie élégance et performance de redoutable routière. Elle est à la fois «loghzala», la gazelle, et «lahasset el goudroune», la lécheuse d’asphalte.
Plus moderne et plus récente, la 406 est, confort de l’habitacle oblige, «el mertaha».
Ce surnom, qui exhale le confort rassurant et la douce aisance, est affecté également aux luxueuses Mercedes.

Quant à la 505, elle est toujours la voiture fétiche des chauffeurs de taxi pour longues distances, notamment ceux de Sétif, Msila, Biskra et Béchar. Comme un ogre mécanique qui a toujours de l’appétit, elle est «haffaret el goudroune». Ce blaze suggère l’engin de terrassement, le rouleau compresseur d’asphalte. L’usage des verbes «lécher» et «creuser» pour un véhicule, procède de l’art de la parabole amoureuse. Bien entendu, la voiture est et reste un objet de désir.

 

Moins mythique que ces modèles du lion de Belfort, la socialiste et néanmoins sympathique Zastava, on l’appelle encore «el moubila», en référence au fameux CMG, cette mobylette boumediéniste sortie tout droit des chaînes de montage de la Sonacome de Guelma. Plus quen son temps, cette valeur sûre mérite son sobriquet. Elle en est d’autant plus digne que, tant bien que mal, et en raison du manque de pièces de rechange, elle continue de rouler au rythme d’une mobylette, miraculeusement maintenue en vie par des génies de la mécanique de survie.

Loin des années rétro, les voitures des années 1990-2000 sont de véritables muses mécaniques pour les conducteurs en mal de fétichisme automobile. Là, leur imagination déborde de génie sémantique et de truculence mécanique. La qualité et la diversité du parc automobile, dues à la libéralisation des importations et à la présence de concessionnaires étrangers, y sont pour quelque chose. Le lexique, véritable inventaire à la Prévert, vaut le savoureux détour.

Superlatifs pour opulentes allemandes

Comme on ne prête qu’aux riches, les opulentes allemandes ont droit à leur lot de superlatifs. Celles-là reçoivent des sobriquets exprimant le luxe et le confort. Sans oublier la puissance qui inspire le respect craintif ou suggère l’espoir sur route. Ainsi du 4×4 ML, appelé «el amel». Les Mercedes, tous les modèles des années 2000, c’est, naturellement, «el mertaha», la sereine.
Et quand elle a quatre gros phares devant, c’est «lémbélgua», la belle aux yeux globuleux. D’autres modèles deviennent «el kawkawa» ou «ellouza», roboratifs surnoms empruntant aux fruits secs et oléagineux leurs formes. Oblongues ou en cœur, elles évoquent les lignes aérodynamiques de ces splendides limousines. Et, par-dessus tout, la Mercedes, c’est, tout simplement et affectueusement, «el merdassa».

Dans le registre des belles Allemandes, il y a aussi les Wolkswagen Golf. Pour la série numérotée de 1 à 6, l’emprunt linguistique puise son inspiration de l’enseignement fondamental algérien (tâalim el assassi). Ces modèles sont donc «sana oula», «sana tania», «sana talta», «sana rabâa», «sana khamissa », et la toute dernière, la Golf VI, c’est «sana sadssa».

La BMW, c’est encore une autre histoire d’amour. D’une manière générale, une «BM», c’est toujours une «biyouma», surnom affectueux pour une si belle dame des routes. Et lorsqu’elle ressemble au coupé ZX, elle s’appelle la «ternaga». Ce surnom est une déclinaison linguistique de training, car sa forme, perçue de profil, suggère la forme d’une basket. Pour exprimer ce rêve mécanique impossible, les jeunes disent à son propos : «étchouf outébki», littéralement, tu regardes et tu pleures. Stade suprême de la frustration !

La BMW, c’est aussi une «chitana», une diablesse, la bougresse des autoroutes !
La référence satanique serait motivée par sa maniabilité, sa nervosité et la puissance de ses moteurs survitaminés. Pas loin de ce registre, un récent modèle Passat Wolkswagen devient par ailleurs «el faracha». Autant le dire, cette magnifique berline a une tenue de route aussi belle à constater que les ondoiements d’un papillon.

 

Le constructeur Audi inspire lui aussi les phantasmes des conducteurs. Son modèle coupé TT Quattro, n’a pas eu certes droit à un surnom. Mais ses formes aérodynamiques et tout en volumes fluides, sont une véritable égérie mécanique. Lorsqu’une jeune fille possède des formes suggestives, on dit d’elle qu’elle est «TT». Mais oui, dans l’imaginaire sans freins mais avec embrayages linguistiques, nos belles femmes seraient des voitures dont la carrosserie est à elle seule un fantastique fantasme sexuel.

Dans la catégorie des voitures asiatiques, seules l’Atos Prime de Hyundai et l’imposant 4×4 Toyota Land Cruiser ont eu droit à des surnoms. L’Atos, par dérive langagière, devient «attossa». Mais c’est le tout-terrain Land Cruiser qui a mérité le sobriquet le plus surprenant. Dans l’imagination des jeunes conducteurs, sa physionomie emprunte à l’anatomie généreuse d’une très plantureuse actrice égyptienne. Les formes de la star du Nil, plus opulentes que celles de la mexicaine Jennifer Lopez, meublent les rêves et les phantasmes de milliers de nos mâles compatriotes. Relation de cause mécanique à effet érotique, ce 4X4 s’appelle tout bonnement Leïla Alwi !

Renault stimule l’imagination

A l’instar d’autres constructeurs, la gamme de certains modèles Renault stimule l’imagination galopante des automobilistes poètes. Les Clio, par exemple, deviennent «eddebbana» ou «eddebza», la mouche et le poing fermé. Ces surnoms concernent les modèles conçus pour les marchés européen et américain. Mais, lorsque la Clio est destinée aux marchés de pays émergents, notamment à l’Afrique, elle est frappée d’anathème en se faisant appeler «debbanat lakhra», «la mouche à m…» Ce mépris scatologique est à la mesure de la discrimination mécanique qu’exprime le modèle Clio Classic, moins nanti que le modèle de base de la Clio dite d’origine. Autre modèle, la Laguna, curieusement appelée «el âaggouna», la «muette», probablement en raison de son moteur silencieux, est surnommée aussi «el karta», la carte, sans doute du fait de l’informatique et de l’électronique embarquées.

Last, but not least, nos amis constructeurs indiens ne sont pas en reste. Il y a surtout un modèle de voiture populaire et pas chère, la Maruti. Cette citadine, conçue pour les embouteillages, a raflé les sobriquets les plus savoureux. Du fait que les enseignants, particulièrement les enseignantes, soient les premiers à les avoir achetées, on l’appelle «el mouâalima» ou «el oustad». Ou encore «ezzawaliya», la voiture du pauvre. Cependant, c’est à Constantine qu’elle a décroché la palme d’or mécanique des sobriquets, en se faisant appeler «émma khayti», ma maman, ma sœur, interjection du cœur exprimant un surcroît d’affection. Pas loin de Constantine, à Jijel, la Maruti se fait appeler respectueusement «anissati», mademoiselle, ma maitresse d’école. Vu le pouvoir d’achat des classes moyennes appauvries, ce déluge de tendresse pour une voiture tiers-mondiste semble bien mérité.

Enfin, dans le dictionnaire des surnoms mécaniques, l’inqualifiable Hummer américain, qui roule même dans les rues asphyxiées d’Alger, porte le prénom d’Ameur ou bien d’Ouâameur, dans sa déclinaison kabyle.

Avec les Algériens, la mécanique porte des accents humains et le 4×4 peut être une femme ou un homme. Cela dépend, notamment de l’apparence, car il n’y a pas que le moteur qui compte.

 


N. K.