La fin des « Six » historiques : Mostefa Benboulaïd, le grand mystère des Aurès

La fin des « Six » historiques : Mostefa Benboulaïd, le grand mystère des Aurès

Ce pionnier du mouvement national dans les Aurès et l’un des initiateurs du déclenchement de la lutte armée, au sein du groupe des « Six » historiques qui créèrent le CRUA, connut une fin tragique et prématurée. Sa mort resta longtemps entourée de mystères, tant l’homme cristallisait à cette époque – nous sommes dans les premières années de la Révolution – et dans cette région particulièrement – les Aurès Nemanchas – des antagonismes qui allaient éclater au grand jour, après sa disparition.
Le contexte local dans lequel a eu lieu cet incident qui emporta Mostefa Benboulaïd était, en effet, propice pour les règlements de comptes entre factions rivales de l’ALN qui se disputaient le leadership de la Wilaya I historique depuis le début. Mais tout porte à croire, selon les historiens et les nombreux recoupements de témoignages de compagnons, que Benboulaïd fut victime d’un piège que lui avait tendu l’armée ennemie, justement dans le dessein d’aggraver les dissensions qui minaient les rangs de la Révolution dans cette région rebelle et pionnière.

Cela s’est passé le 22 mars 1956. Mostefa Benboulaïd et un de ses proches collaborateurs, Abdelhamid Laamrani, furent tués sur-le-coup à la suite de l’explosion d’un poste radio piégé parachuté par l’armée française. Celle-ci, selon des témoignages d’officiers français ayant participé aux opérations menées contre les maquis algériens dans la région des Aurès, avait appris que Benboulaïd attendait un émetteur-récepteur de Tunis, où était installée la direction politique de la Révolution. Sachant pertinemment que la population allait ramener l’appareil au PC de Benboulaïd, ou, à tout le moins, à un poste de commandement important, les services français voulaient atteindre la tête.

Et ce n’est pas la première fois que ces services, qui ne sont pas avares de stratagèmes, vont essayer le même coup ; ils le feront, en 1958, au PC du colonel Amirouche, dans l’Akfadou, où une batterie piégée fit tuer l’opérateur radio et plusieurs moudjahidine. Le chef de la Wilaya III était, à ce moment-là, en réunion à Oued Laasker, avec d’autres chefs de wilayas.

Mais pour beaucoup, l’énigme reste entière. Les partisans de la thèse du complot s’interrogent sur l’origine de ce poste radio tombé entre les mains du martyr Benboulaïd, alors que, Adjel Adjoul, après son ralliement « tout aussi mystérieux » à l’armée française, reconnaît que ce poste lui avait été offert par Krim Belkacem et Amar Ouamrane, « pour s’excuser de ne pas pouvoir venir au congrès de la Soummam » qui s’était tenu le 20 août 1955, en l’absence, comme on le sait, de représentants de la Wilaya I. On pense alors à un complot qui lui aurait été fomenté par ses supposés « rivaux » auréssiens, à savoir notamment Adjel Adjoul, Abbas Laghrour et Cheriet Lazhar qui n’auraient jamais apprécié « la mainmise » de la tribu de Benboulaïd (les Touabas) sur le commandement des maquis dans la région. Ceux qui veulent accréditer cette hypothèse rappellent, à ce propos, que Mostefa Benboulaïd envisageait de faire passer Adjoul devant un tribunal révolutionnaire, ce qui aurait poussé ce dernier à réagir.

Or, ceux qui connaissent le parcours et la philosophie de l’homme affirment que Benboulaïd s’est, au contraire, démené pour aplanir les rivalités et raffermir l’unité des rangs, en rappelant à tous, à chaque occasion, le devoir de combattre le seul ennemi qui était la France coloniale.

Cela dit, en l’absence de témoin direct, il est difficile de trancher de manière irréfutable sur la véracité de telle ou telle hypothèse. Les deux restent théoriquement plausibles. Mais en tout état de cause, la mort de Mostefa Benboulaïd à cette période cruciale de la guerre de Libération a, en premier lieu, profité à l’ennemi qui pouvait se targuer désormais d’avoir éliminé le rassembleur des Aurès Nemanchas et affaibli une wilaya aussi stratégique. Sa mort a été fatale pour la Wilaya I, preuve qu’elle s’est replongée dans une anarchie que le Comité de coordination et d’exécution (CCE) avait eu du mal à contenir. A telle enseigne que même les rares tentatives de réconciliation initiées par les chefs de la révolution n’auront fait qu’envenimer la situation. La mission confiée à Amirouche en fut un exemple. Il faudra attendre l’année 1958 pour voir cette wilaya se stabiliser et prendre sa véritable place dans la stratégie de lutte pour l’indépendance.

IN Mémoria