Exclusif/ Jean-Paul Lecoq* à la Patrie News : « Beaucoup de Français, et, je pense, d’Algériens attendent une excuse globale et définitive de la part de la France »

Exclusif/ Jean-Paul Lecoq* à la Patrie News : « Beaucoup de Français, et, je pense, d’Algériens attendent une excuse globale et définitive de la part de la France »

En 132 ans de présence coloniale en Algérie, la France a fait subir aux Algériens les pires des supplices.  Ce « passé » dont des pans entiers liés à la torture, aux disparitions forcées, crimes contre l’humanité et massacres sont  étalés au grand jour.

La page est impossible à tourner. « Les relations entre la France et l’Algérie sont très complexes, mais doivent être remises à plat une bonne fois pour toutes », affirme dans cet entretien exclusif à la Patrie News,  Jean-Paul Lecoq, député français,  de Seine-Maritime.

La Patrie News : La réaction de la France officielle qui refuse toute forme de repentance et d’excuses envers l’Algérie, suite au rapport de l’historien Benjamin Stora sur la colonisation, a été qualifiée d’« inquiétante » par un certain nombre de chercheurs en Histoire. Êtes-vous de cet avis ?

Jean-Paul Lecoq : Les relations entre la France et l’Algérie sont très complexes, mais doivent être remises à plat une bonne fois pour toutes : l’idée portée par le Gouvernement français ne va pas assez loin. Si le rapport de Benjamin Stora est très intéressant, il ne constitue pas en tant que tel,  une réponse à la complexité de nos relations.

Beaucoup de Français, et, je pense, d’Algériens attendent une excuse globale et définitive de la part de la France.

Cela permettrait d’avancer enfin ensemble, de se réconcilier et de construire une relation saine, tournée vers le futur, mais qui n’ignorerait plus les blessures et les séquelles du passé. La réconciliation franche ne pourra être faite qu’à cette condition.

La Patrie News : Le président français, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de la France dans l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel en 1957, comme il avait de même pour Maurice Audin mort « sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France » durant la même année.    Est-ce une nouvelle étape dans les relations algéro-françaises ? 

Jean-Paul Lecoq : Concernant Maurice Audin, j’ai été très touché par cette reconnaissance, Maurice Audin ayant été un militant communiste qui s’est battu et est mort pour la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Il me semble que la stratégie d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle en Algérie est une politique « des petits pas » : aucune remise en question globale, aucune excuse concernant toute la colonisation française en Algérie, mais des gestes localisés et précis sur telle ou telle affaire.

Certes, ces gestes sont importants pour l’apaisement des relations algéro-françaises, mais au fond, ce que je redoute, c’est que tant que l’on ne remet pas en cause la colonisation et ses effets de manière globale, on sous-entend qu’il y a eu du positif dans la colonisation, ce que les communistes ont toujours refusé de croire.

En tant qu’anti-impérialistes, les communistes ont toujours refusé la colonisation d’un pays par un autre, et c’est aussi l’une des racines de mon engagement pour l’autodétermination et la liberté du peuple sahraoui.

La Patrie News : Emmanuel Macron a promis que cette reconnaissance ne serait pas un acte isolé. Ira-t-il jusqu’au bout de son engagement ?

Jean-Paul Lecoq : Il a promis que cette reconnaissance ne serait pas un acte isolé, mais, comme je l’ai mentionné dans la question précédente, sa stratégie de reconnaissance sujet par sujet, geste après geste lui permet d’avancer doucement sans remettre en cause de manière totale la colonisation et son système d’oppression raciste et d’exploitation d’une main-d’œuvre considérée comme inférieure.

Donc, même s’il « va jusqu’au bout de son engagement », tant qu’il ne remet pas en cause la colonisation française en Algérie et ailleurs de manière globale, à mon avis, cela sera toujours insuffisant.

La Patrie News : Marine Le Pen a été l’une des premières personnalités politiques françaises à réagir à la décision du président Macron de reconnaitre l’assassinat de Ali Boumendjel et Maurice Audin, estimant que « (le président français) continue d’envoyer les signaux désastreux de repentance, de division et de haine de soi alors que le communautarisme et l’islamisme progressent et se nourrissent de nos faiblesses ». L’analyse (si elle en est une) est-elle partagée par les politiques français ?

Jean-Paul Lecoq : Je ne parlerai pas pour « les politiques français », je ne peux pas prétendre être leur porte-parole. Je pense toutefois que cette réaction de Marine Le Pen est tout à fait classique venant d’un parti raciste et qui a été fondé par des partisans intégristes de l’Algérie française.

Son propre père a toujours considéré la décolonisation comme une honte de l’histoire, et sa fille, bien qu’elle s’en cache pudiquement, a repris un parti qui compte dans ses rangs des nostalgiques de cette époque et qui porte en lui ces racines.

La question posée par Marine Le Pen permet dans tous les cas de bien comprendre le positionnement de ce parti en France. Elle fait un parallèle entre repentance et islamisme, comme si, dire que ce que la France a fait entre 1830 et 1962 en Algérie était un geste de faiblesse accordé à de prétendus « islamistes ».

De ce fait, elle met dans le même panier les critiques de la colonisation et les islamistes, ce qui lui permet de créer cette catégorie qui a fait tant couler d’encre ces dernières semaines en France « d’islamogauchiste ».

La Patrie News : Macron vient de faire un autre pas dans la reconnaissance de la France de ses crimes durant la guerre d’Algérie en déclassifiant les archives datant de plus de 50 ans. Quelle est votre lecture de cette décision ?

Jean-Paul Lecoq : Comme j’indiquais tout à l’heure, Emmanuel Macron mène une politique de petits pas. Mais loin de moi l’idée de considérer que ces petits pas sont inutiles.

Je milite pour la transparence de tous les États, et j’accueille toute déclassification de documents comme un événement positif qui va permettre aux chercheurs et aux personnes concernées de mieux comprendre certaines zones d’ombres du passé.

J’ai par exemple été très satisfait lorsque ce gouvernement a accepté de déclassifier des documents liés à l’assassinat de Thomas Sankara. Cela permet d’avancer sur le chemin de la vérité, et par conséquent, de la réconciliation.

La Patrie News : Alors que l’Algérie n’a pas cessé de demander la restitution de son histoire emprisonnée sur le sol français, ce n’est que sous la présidence d’Emmanuel Macron qu’elle commence à avoir gain de cause, pourquoi ?

Jean-Paul Lecoq : Je pense que la question de la colonisation commence à devenir un sujet de plus en plus « historique » et donc de moins en moins « vécu directement » au sens où la génération qui a vécu la guerre d’Algérie s’éteint progressivement, laissant la place à une génération qui n’a pas vécu cela directement.

Je pense que pour les décideurs politiques, il est plus simple d’agir maintenant plutôt qu’il y a 10 ou 20 ans.

Les déclassifications sont moins dangereuses pour du personnel fonctionnaire potentiellement coupable d’exactions encore en activité par exemple. Les découvertes qui y seront faites seront moins explosives pour l’opinion publique.

Ce manque de courage politique est douloureux et je suis attristé de savoir que l’État français a attendu presque 60 ans après les accords d’Évian pour avancer sereinement.

Mais au moins, il faut reconnaitre que les choses bougent enfin.

Entretien réalisé par Farid Houali

Bio Express

Jean-Paul Lecoq * est membre du Parti communiste français (PCF),  et député de la Seine-Maritime de 2007 à 2012 et depuis 2017.

Il est maire de la commune de Gonfreville-l’Orcher (Seine-Maritime) de 1995 à 2017, vice-président de la communauté d’agglomération du Havre (CODAH) entre 2001 et 2017 et conseiller départemental du canton du Havre-3 de 2015 à 2017.

Il est également conseiller communautaire de la communauté urbaine Le Havre Seine Métropole.

Il milite pour le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Il se rend trois fois à New York pour porter la voix des Sahraouis au sein de l’assemblée générale de la quatrième commission de l’ONU, le 9 octobre 199739, le 10 octobre 201240 et le 6 octobre 201741.

Le 7 novembre 2010, alors qu’il projette de se rendre à Laâyoune, la capitale du Sahara occidental, afin de constater la montée des violences sur place, les autorités marocaines l’empêchent de quitter l’aéroport de Casablanca et l’expulsent vers la France le lendemain38.

Jean-Paul Lecoq s’engage contre la guerre au Yémen et les ventes d’armes de la France à l’Arabie Saoudite qui participe à l’opération « tempête décisive ».