Hymne grandiose à Qassaman

Poème lyrique et composition magnifique, il est l’enfant de la nécessité historique et de rencontres patriotiques !

 Hymne grandiose à Qassaman

(Par Noureddine Khelassi, conseiller du ministre de la Communication)

Comme pour toute genèse, au début fut l’idée. Qassaman, hymne homérique et cantique révolutionnaire, est l’enfant de la nécessité historique, de l’impératif révolutionnaire et de la rencontre de patriotes, quelques hommes et une femme déterminés et transcendés par l’aspiration ardente à l’indépendance de leur peuple. De cette prodigieuse alchimie algérienne est né Qassaman, vibrant psaume par lequel des hommes et des femmes, membres d’une avant-garde en armes d’un peuple en lutte, ont juré par les «tempêtes dévastatrices», le «sang noble» et les «cimes altières» pour bouter hors de l’Histoire un colonialisme qui avait par trop perduré. L’idée germa dans la tête d’un militant de la première heure, trouva corps et légitimité auprès d’un guide intellectuel de la Révolution, puisa matière et sève dans l’onirisme et le lyrisme d’un aède rostomide, et, telle pierre qui roule mais qui ramasse mousse, pérégrina pour trouver timbre, voix, percussions et sonorités en… Egypte ! Et se figea enfin dans sa forme ultime, celle de la postérité et de la prospérité.

Ils furent nombreux les acteurs de l’Iliade Qassaman, mais le premier acte a réuni deux amis seulement, en fait deux compagnons de route militante. En 1955, Hocine Belmili, enseignant d’écoles libres du PPA et des Scouts musulmans, confie à Abbane Ramdane, en charge de l’organisation de la Révolution à Alger, l’idée d’un chant patriotique plus approprié à la nouvelle étape du combat du peuple algérien pour son indépendance. Alors que le FLN avait forcé le destin en prenant les armes, les trois affluents du mouvement national avaient chacun son chant patriotique. Le Parti du Peuple Algérien avait Fidaou El Djazaïr (sacrifice pour l’Algérie), écrit déjà par le barde nationaliste Moufdi Zakaria, les réformateurs religieux, eux, Châabou al-Djazaïr Mouslimoun (le peuple algérien est musulman, rédigé par cheikh Abdelhamid Ben Badis) et les libéraux des Amis du Manifeste Algérien (AML) possédaient pour leur part Min Djibalina (de nos montagnes, auteur, le grand poète Cheikh Mohamed Laid al-Khalifa). Il fallait donc un chant qui exhorte au rassemblement du peuple sous la bannière du FLN. Conquis par la pertinence de l’idée, il la soumet à ses compagnons Benyoucef Benkhedda, futur président du Gouvernement provisoire de la Révolution algérienne (GPRA), Lakhdar Rebbah, officier de liaison et Tahar Gaïd, futur historien, qui en furent rapidement séduits. Attache fut donc prise avec Moufdi Zakaria, poète du feu révolutionnaire, journaliste de grand talent, écrivain de grande veine, ami du célèbre poète tunisien Abou al-Kacem Echabbi et compagnon de lutte de Messali El Hadj.

Et contrairement à une légende qui a encore la peau dure sur Internet, le Baudelaire mozabite n’a pas écrit tout le texte de Qassaman dans une cellule de la prison Barberousse (Serkadji) d’Alger, après son arrestation en avril 1956. Ce serment historique fut rédigé pour l’essentiel dans une échoppe de laine, de soie et de brocart, que le poète, homme de trente six métiers, possédait près de la Rue de La Lyre, la bien-nommée rue haussmannienne qui traverse la Casbah d’Alger. Précisément rue Blandon (aujourd’hui Boualem Rahal, jeune guillotiné) dans la vieille citadelle algéroise. Telle une révélation céleste, Moufdi Zakaria, de son vrai nom Zakaria Chikh Ben Slimane Ben Yahia, écrivit le plus gros du poème révolutionnaire en une nuit dans une boutique au nom providentiel de Dar Essalam, la maison de la paix, qui se transformait la nuit en cercle culturel ou en théâtre artistique. Malicieux clin d’œil du destin et joli pied-de-nez de l’histoire, celle qui s’écrira avec un grand H ! Restait donc à trouver un autre patriote inspiré pour donner au psaume révolutionnaire la ligne mélodique qui lui sied. Le sort et l’amitié avec le poète voudront alors que la mission de composer Qassaman soit dévolue à un artiste passé à la postérité dans le costume étriqué du comique guilleret et du chansonnier sarcastique mais léger. Mohamed Touri, disciple de Cheikh Abdelhamid Ben Badis, fin lettré et homme de théâtre, avait bien d’autres talents, notamment celui de savoir composer des thèmes musicaux autrement plus gratifiants que des chansonnettes-sketch comme Flouss Flouss, Samba Téro, Chérie Hannouni et Ana Mellit. Sa villa à Kouba servira alors de studio de répétition vocale et la partition sera finalement enregistrée sur un magnétophone Philips par le futur directeur général de la Radiodiffusion et télévision algérienne (RTA). Abderrahmane Laghouati en l’occurrence qui s’improvisa en ingénieur de son circonstanciel, sous la protection vigilante de fidaï de la Zone Autonome d’Alger.

Mohamed Touri, compositeur révolutionnaire méconnu !

Restait la confection du disque qui sera finalement réalisée, dans les mêmes conditions de clandestinité, dans les studios Elak de la rue Berthezène, non loin du Gouvernement général, l’actuel Palais du gouvernement, à Alger. Pour la petite histoire qui sera grande plus tard, la cantatrice tunisienne Hassiba Rochdi et son compatriote violoniste Kaddour Essarfi assistaient aux enregistrements sur un disque mou de type Pyrale. Toutefois, leur assistance technique n’a pas pu sauver cette première version qui manquait de gravité, de solennité et d’énergie révolutionnaire aux yeux de l’exigeant et intransigeant Abbane Ramdane. Le thème musical n’était pas en harmonie avec la qualité littéraire du poème et sa valeur épique. Il fallait donc revoir la copie. Son tempo, à la fois allegro et vivace, ne cadrait pas avec l’esprit du texte qui est une poignante harangue guerrière.

Des locaux clandestins d’Alger, les vers de Moufdi Zakaria transhumeront vers Tunis où Moufdi Zakaria prendra contact avec un avocat tunisien, défenseur bénévole du grand moudjahid Mustapha Ben Boulaid devant les tribunaux militaires français. Ammar Dakhlaoui, ami du poète algérien, arrange alors le contact avec le maestro tunisien Mohamed Triki qui composera la seconde version du chant révolutionnaire. En dépit de sa générosité, cette mouture avait toutefois quelques défauts. Elle péchait par son mode oriental et la consécration d’un thème musical à chacune des cinq strophes du poème. Et, ce qui n’arrangeait pas les choses, elle fut exécutée par des étudiants amateurs au lieu d’une chorale professionnelle. Il fallait donc trouver la bonne harmonie en allant à la Mecque de la musique arabe, Le Caire. Moufdi Zakaria et Lakhdar Rebbah arrêtés à Alger en avril 1956, il fallait donc poursuivre l’entreprise. Mohamed Khider, un des principaux dirigeants de la Révolution remet alors le texte à l’historien Tawfiq El Madani, chef de la mission diplomatique du FLN dans la capitale égyptienne. Avec la recommandation de prendre attache avec le directeur de la puissante radio Sawt El Arab. Le directeur de cet organe de propagande panarabiste désigna le chanteur et compositeur égyptien Mohamed Fawzi qui a donné à ce poème sa forme musicale actuelle. Là aussi, le sort a voulu que la composition échoit à un compositeur qui n’était pas de la trempe des grands maitres égyptiens tels Mohamed Abdelwahab, Riad Essoumbati, Zakaria Ahmed ou encore Morsi Gamil Aziz. Entouré des meilleurs spécialistes, le directeur de la radio, un proche du président Nasser, estima que le résultat final, inespéré, est du genre de ce que les philologues arabes appellent « la simplicité hors de portée du commun ou l’aisé inaccessible ».

La composition de cet artiste au talent et à la culture sous-estimées, par ailleurs chanteur de comptines, sera adoptée et fixée pour la postérité et pour la bonne fortune poétique de Moufdi Zakaria. Non sans avoir subi en route quelques modifications parfois mineures et quelques fois majeures, les unes de pure forme, les autres de fond, avant même d’être remise au compositeur. Même si l’auteur exact de ces retouches n’est pas connu, on estime que c’est le poète lui-même qui aurait rectifié son texte pour éviter la redondance ou la confusion avec des hémistiches de l’hymne national tunisien. Pour des raisons qui demeurent floues, une strophe entière fut supprimée en 1956 au Caire: l’adresse directe à la France coloniale sous forme de défi guerrier fut tout simplement caviardée ! Ainsi donc, le chant, dans sa troisième version, validée par les Algériens eux-mêmes, fut fixé avec quatre strophes. Mais même incomplet, le bonheur de disposer enfin d’un hymne mobilisateur était complet. Que grâce soit rendue donc à Mohamed Fawzi qui sut donner une âme vibrante à un poème conçu pour remuer les montagnes et, qui plus est, a refusé de percevoir le moindre cachet. Producteur de films et de programmes radiophoniques, ce compositeur injustement déprécié dans son pays, aura beaucoup mérité de l’Algérie combattante et mérite toujours une reconnaissance aussi éternelle que le chant qu’il a composé. Cet égyptien de la ville de Tanta, avait une âme algérienne. Et ce n’est que justice si son nom a enfin été donné en décembre 2017 à l’INSM, l’Institut national supérieur de musique à Alger.

Haroun Errachid apporta son écot musical

Sur un plan purement musical, la version cairote débutait par une anacrouse, un demi-pied faible précédant le premier temps marqué. La composition était dépourvue de percussion. Les coups de caisse qui complètent la mesure sont un rajout parfaitement imbriqué du maestro algérien Haroun Errachid qui mérite, lui aussi, un coup de chapeau. Surtout pour avoir par ailleurs composé au camp d’internement de Bossuet le Chant des Travailleurs, devenu l’hymne de l’UGTA.

 

 

A l’Indépendance, la première Constitution adoptée par l’assemblée constituante le 28 août 1963 adopte Qassaman comme hymne transitoire de la République, à charge de le fixer ultérieurement par une loi. A l’automne 1964, le FLN ouvre le débat sur le remplacement de Qassaman, par voie de concours, par un autre chant. De tous les postulants, la palme de l’excellence reviendra une nouvelle fois à Moufdi Zakaria qui écrivit un autre poème épique, « le Chant de
l’Immortalité »
, qui agréera au jury mais qui ne fera finalement pas son choix. Les choses resteront en l’état en ce printemps 1965 chargé d’incertitudes politiques. Le coup d’Etat du 19 juin 1965 aura eu l’heur de faire oublier le projet de remplacement de l’immortel Qassaman, qui restera, fort heureusement, dans les tiroirs d’une formation politique que le nouveau maître de l’Algérie socialiste a décidé de transformer en un simple «appareil du parti». L’Algérie chantera encore ce chant du feu sacré jusqu’à la mort de Houari Boumediene et jusqu’à l’avènement de son successeur Chadli Bendjedid. Période durant laquelle les Algériens entonneront un poème toujours amputé de sa troisième strophe qui comporte une martiale philippique contre l’ancienne puissance coloniale. Jusqu’en en mars 1986. A cette date, l’APN adopte la loi 86-06 relative à l’hymne national qui le fixe officiellement dans sa version intégrale et définitive, avec les cinq strophes originelles.

 

Contrairement à une injuste et brumeuse légende, le président Chadli Bendjedid n’avait jamais eu lui-même l’idée de supprimer la troisième strophe pour quelques considérations que ce soit. D’ailleurs, la loi qui décide de l’enseignement de Qassaman dans les écoles de la République le consacre, au même titre que le drapeau, symbole de l’unité nationale et expression des valeurs nobles du peuple et de sa Révolution. Un seul bémol, toutefois : les concepteurs de la loi, omirent, par étourderie ou par mystérieuse volonté, de publier le texte intégral du poème au journal officiel de la RADP !

Chant de guerre et appel homérique à la résistance des braves, Qassaman, a jailli du cerveau lumineux d’un poète de génie pour exprimer les strates de la personnalité algérienne et les tréfonds de l’âme de l’Algérien. Avec le drapeau rouge du sang des martyrs, il est un des principaux piliers de la souveraineté nationale. Qu’il résonne à jamais dans les cœurs, par-dessus les montagnes, au-delà des mers et plus loin que le désert généreux où Moufdi Zakaria est né un jour de lumière et de couleurs, le 12 juin 1912, à Béni Izguen, la radieuse et éternelle cité.

N.K.