Exclusif/ Francis Perrin, Directeur de recherche à l’IRIS (Paris) : «en 2050, le pétrole ne serait plus l’énergie reine»

Exclusif/ Francis Perrin, Directeur de recherche à l’IRIS (Paris) : «en 2050, le pétrole ne serait plus l’énergie reine»

Sollicité par La patrie News, pour apporter davantage d’éclaircissement sur le nouveau rapport du cabinet Wood Mackenzie, M. Perrin également chercheur associé au Policy Center for the New South (PCNS, Rabat),  nous livre son analyse.

Avec force arguments, il explique, entre autres, que «la grande majorité d’entre eux ne sont aujourd’hui pas prêts à affronter une transition énergétique majeure, ce qui peut conduire à terme à des problèmes économiques, sociaux et politiques graves».

 

Entretien réalisé par Maya Merzouk.

La patrie news : Le cabinet Wood Mackenzie, qui vient de publier son nouveau rapport, souligne que le pétrole pourrait chuter à 10 dollars d’ici 2020 si les objectifs climatiques de l’Accord de Paris sont atteints, et la demande pourrait chuter de 70%. Quelles conséquences sur l’industrieénergétique mondiale et, par ricochet, sur le marché pétrolier?

Francis Perrin : Il s’agit effectivement d’un scénario et pas d’une prévision. Selon ce scénario appelé  »Transition énergétique accélérée » (AET-2), le monde agirait de façon décisive pour limiter l’augmentation des températures à 2°C d’ici à 2050. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Wood Mackenzie souligne d’ailleurs que ce scénario n’est pas sa principale base pour ses prévisions.

Selon ce scénario, la demande de combustibles fossiles chuterait, dont celle de pétrole, les prix du pétrole pourraient tomber à $10-18 par baril en 2050, de nombreuses raffineries devraient fermer et plusieurs acteurs pétroliers feraient faillite du fait de la chute de la demande et des prix. Au sein des pays producteurs de pétrole, les Etats du Moyen-Orient, qui contrôlent de très grosses réserves d’hydrocarbures et qui ont des coûts de production très bas, continueraient à fournir du pétrole au monde, les autres étant évincés.

Par contre, le gaz naturel s’en tirerait assez bien en termes de demande et de prix car cette source d’énergie viendrait se substituer largement au charbon. La consommation mondiale d’électricité augmenterait de façon très importante au détriment des combustibles fossiles. Les grandes compagnies pétrolières, ou certaines d’entre elles, deviendraient de grandes compagnies énergétiques en développant des projets centrés autour des énergies renouvelables, de l’hydrogène et du captage et du stockage du carbone en plus du gaz naturel et du pétrole.

Si ce scénario se concrétise, pourra-t-on assister à la «fin de
pétrole», autrement dit à la dominance des énergies renouvelables et
propres?

Même dans ce scénario, ce ne serait pas la fin du pétrole. Mais cette source d’énergie, qui est la plus importante au monde actuellement, perdrait beaucoup de terrain au profit de l’électricité, des énergies renouvelables et du gaz naturel. Ce ne serait plus l’énergie reine, ce qu’elle est actuellement et depuis un certain temps. Les producteurs de pétrole, Etats ou compagnies, perdraient donc une bonne partie de leur pouvoir et de leurs revenus dans ce scénario.

Dans cette optique, il est capital pour eux de se préparer à une évolution de ce type même si la réalité est souvent très différente des scénarios. Et il faut malheureusement bien constater que la grande majorité d’entre eux ne sont aujourd’hui pas prêts à affronter une transition énergétique majeure, ce qui peut conduire à terme à des problèmes économiques, sociaux et politiques graves.

Voyez-vous venir des scénarios géopolitiques qui peuvent contredire, sinon
aller à contre sens de ces engagements de Paris?

Le principal obstacle est clairement souligné par Wood Mackenzie : « si le monde agit de façon décisive pour limiter le réchauffement global à 2°C d’ici à 2050 ». Nous savons bien que ce n’est pas le cas actuellement. Un élément clé sera l’attitude des pays émergents et en développement.

Depuis des années, ce sont eux qui tirent à la hausse la consommation pétrolière mondiale. Il est évidemment plus difficile pour eux que pour les pays développés de se passer du pétrole pour les raisons suivantes : forte croissance démographique, forte croissance économique, moins de moyens financiers et moins de contrôle sur les technologies énergétiques dans le secteur des énergies renouvelables.

Que feront vraiment les pays riches en termes de transferts financiers et technologiques en matière d’énergie et de lutte contre le changement climatique ? Un autre aspect très important est le développement du captage et du stockage du carbone (CSC) et du captage, du stockage et de l’utilisation du carbone (CSUC).

Plus ces technologies se développeront au niveau mondial, moins la consommation d’énergies fossiles sera impactée négativement. Il y a là un défi technologique et économique.

De nombreux pays sont très dépendants des revenus du pétrole car ils sont producteurs et exportateurs de cette source d’énergie, qui est essentielle pour leurs économies et leurs populations. Il faudra aussi tenir compte de ce problème. Mais, en tout état de cause, ces pays doivent dès à présent travailler très dur en vue de se diversifier. Ce devrait être pour eux dès à présent une super priorité.

M.Z