Chronique de Noureddine Khelassi : Hadda El Khencha

Hadda El Khencha

(Chronique de Noureddine Khelassi)

Noureddine Khelassi
Noureddine Khelassi

De chez le voisin, l’air de la chanson chaouie « Ya chayeb rouh ettrawwah » fuse ! La gassba mélancolique du flutiste de Beggar Hadda donne du blues au chroniqueur. Et c’est alors que nait l’idée d’une chronique, d’un arrêt sur image culturelle. Celui du souvenir d’une Algérienne d’exception car chanteuse mythique. Plaisir gourmand que celui de ressusciter donc, l’espace d’un instant, Beggar Hadda, réplique artistique féminine des deux géants masculins de la chanson chaouie, Aïssa El Djarmouni et El Hadj Bouregâa.

Remontent alors du fond de la mémoire du mélomane, entre autres titres du plaisir renouvelé, les airs de «Ya Djebel Boukhadra», «Jandi Khouya», «Trig Tebessa», «Dammou sayeh», «Trane Erraba», «Bir Hammouda», «Hezz a’younek», «Rakeb Lazreg», ou encore «Amma Brassek», «Baba Sidi», «Tiri lakhdar» et «Lessmar Nechkilou».

Comment donc ne pas rendre le plus fervent des hommages à cette divine chansonnière qui a glorifié et galvanisé les moudjahidine du Premier novembre 1954 ? Elle qui a fait aussi la plus vibrante des révérences à la première grève retentissante d’ouvriers algériens de l’ère coloniale. Et lorsqu’on évoque la reprise du contrôle par l’Etat des mines de l’Ouenza et, plus symboliquement encore, de Boukhadra, au détriment du géant ArcelorMittal, c’est à sa poignante «Djebel Boukhadra» que l’on pense. Un concentré d’émotions que cette chanson qui a immortalisé, par la voix déchirante et la gassba langoureuse, la grève des mineurs algériens de Dejebel Boukhadra. Un grand débrayage réprimé dans le sang, et dont s’était fait l’écho et le soutien parlementaire, au début du 20e siècle, le père du socialisme français Jean Jaurès !

Dans cette Algérie colonisée et conservatrice du point de vue des mœurs, la fille des Béni Barbar de Souk Ahras, fut probablement la première femme à chanter pour deux publics distincts : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, et parfois les deux dans le même espace, mais presque jamais entremêlés. Et, contrairement aux chanteuses citadines, les fameuses «fquirette», Beggar Hadda n’avait pas d’accompagnement musical strictement féminin. Elle fut ainsi la chanteuse des femmes et des hommes, de la campagne et de la ville.

Amoureuse perpétuelle de l’homme de son cœur et gssassbi (flutiste) fétiche Brahim Bendébbache, elle chanta l’amour et la révolution anticoloniale, et plus singulièrement encore, les afflictions des gens de peu et de peine. Avant de devenir un mythe vivant, Beggar Hadda, dite Hadda El Khencha, la chanteuse nasillarde, fut longtemps un mystère. Elle qui refusait d’apparaitre sur les pochettes de ses disques alors même qu’elle chantait en public et sans voile aux côtés de son amoureux de tous les instants ! Sa voix et son répertoire sont le parchemin de la vie d’une femme tourmentée. Mariée de force à douze ans, divorcée à deux reprises, Hadda avait elle-même ses propres meurtrissures de femme. Une dame qui ne pouvait pas connaître les bonheurs de l’enfantement avec l’amour de sa vie depuis ses tendres vingt ans, le fidèle Brahim Bendebbache.

Avec une carrière de plus d’un demi-siècle, et pourtant ignorée presque totalement par la presse écrite et audiovisuelle, elle s’installa définitivement à Annaba pour y connaître le dur labeur d’une femme de ménage, et surtout le plus attristant des dénuements. Elle fera une dernière et émouvante apparition à la télévision, en 1992, dans la généreuse émission du féru de culture Abdelkrim Sekkar, «Massa el kheir, ya thaqafa» ! A l’absolue solitude, l’oubli et l’indifférence des uns et des autres, s’ajouta alors le pire : la mendicité, les troubles psychotiques et l’errance dans les rues de la ville, avant de mourir esseulée et abandonnée. Jamais peut-être une artiste aussi emblématique n’aura été autant et aussi longtemps ignorée et ostracisée, les médias et les autorités publiques méritant dans ce registre la médaille de l’indignité.

Née en janvier 1920 et décédée le même mois de l’année 2000, elle s’investit corps et âme dans la chanson, sublimant de bout en bout l’amour, à coup de tournures métaphoriques, mais qui cachaient à peine l’audace de dire son désir de femme. Comme quand elle menace de réduire en poussière la montagne altière si elle ne consentait guère à s’incliner pour mieux lui ouvrir le passage vers son bien-aimé : «Ya el Kef elâali, twatta ouella n’haddek, khallini n’chouf h’bibi oua énâoued n’rodek» ! Et de son envoûtante voix nasillarde, s’il vous plait !

Avec les accents de sa langue maternelle et de son terroir, l’altération nasale de sa voix ajoute un charme épicé à ses chansons. Y compris pour le lyrisme qui caractérisa ses titres dédiés à la guerre de Libération durant laquelle elle fut, à sa façon artistique, une authentique moudjahida par le chant révolutionnaire consacrée. Elle fut, en ces temps de bouleversements et de drames, la muse réconfortante des djounoud de la célèbre Base de l’Est où un certain Chadli Bendjedid y versa son écot de moudjahid. Elle ne chantera pas seulement les faits d’armes des maquisards, mais pleurera aussi leur martyr, notamment à travers ses épiques «Ya djoundi khouya» et «Dammou sayeh ma bin el ouidène» : «soldat, mon frère», et «son sang versé à travers les oueds».

Le cas de Beggar Hadda, femme-courage et chanteuse mythique, c’est-à-dire deux facteurs de minoration dans une société d’hommes, pour et par les hommes, est typique du sort des artistes qui vivent souvent dans l’indifférence et qu’on enterre dans le puits de l’oubli.

N. K.