Chronique de Noureddine Khelassi : bazga et yadès 

Ronda, bazga et yadès 

(Chronique de Noureddine Khelassi)

Noureddine Khelassi, conseiller du ministre de la Communication
Noureddine Khelassi, conseiller du ministre de la Communication

C’était il y a longtemps, dans une autre vie. A une époque où, telle une image, un son ou une montre, elle était, en quelque sorte, analogique ! Et c’était le temps où les jeux d’enfant n’étaient pas encore électroniques ou numériques, ou bien virtuels comme de nos jours, même si ces jeux d’antan n’étaient parfois pas aussi simples qu’un jeu d’enfant !

En ces temps-là, les jeux n’étaient pas des jeux qu’on achetait dans le commerce, mais des jeux de la débrouillardise qui ne manquaient pas d’ingéniosité. Ils étaient les jeux des pauvres car ils ne coûtaient souvent rien aux parents. Des jeux à base de matières de récupération auxquelles les enfants ajoutaient un peu de jus de neurones. Des jeux de mains et de pieds mais exécutés avec la tête. Ah, il y a bien sûr le sempiternel football. Foot des rues, des places, des trottoirs, des terrains vagues parfois cabossés, des plages et même des escaliers ! Les règles, ils n’y en avaient pas. A 5, à 6, à 7, à 8, à 9, à 10 ou plus, peu importait, l’essentiel était de taper dans le ballon. C’est à dire dans ce qui pouvait ressembler à un ballon : rarement un «ballon réglé», un vrai ballon de cuir ou en caoutchouc, voire même une balle de tennis, une baballe de chiffon ou même une boule faite d’un amas de papier journal compressé et scotché ! Tout était bon pour le pied ! Le match se terminait à 6, 10 ou 12 buts, avec au bout, en guise de trophée, une Sélecto Hammoud Boualem ou une Crush orange ! Jeu d’équipes épique parallèlement aux homériques matchs inter-quartiers sur des surfaces mieux appropriées comme le tuf des stades Mingasson ou Marcel Cerdan à Alger.

Après ou avant le foot, il y avait également les jeux de noyaux d’abricots (dinoyau en sabir algérois), les jeux de billes, les jeux des osselets, les jeux de pierre, les carrioles ou les «roulmettes» (jeux de roulements à billes), ainsi que le jeu des 5 roseaux, le jeu du couteau dans un rectangle tracé dans la terre et bien d’autres jeux à enjeux forts mais symboliques. Jeux de boutons, cerceau arabe, toupie à ficelle, toupie à fouetter, ballon prisonnier, jonglage avec des mottes d’herbe, tir à la Tawatte (tire-boulettes), cerf-volant : la liste des jeux de la passion interminable était assez longue. Mais dans tous les cas de figure, des jeux d’adresse, de patience, de ruse et de virilité.

Tenez, il y avait notamment le délectable jeu des «Tchappes», avec des boites d’allumettes dont le dos illustré en faisait des éléments de collection culturelles très prisés. La «Tchappe» lancée en l’air, et dont la position à la retombée déterminait le nombre de points à engranger. Sans oublier les trottinettes et les cerceaux classiques, les courses de bouchons de bouteilles de limonades, la marelle qui était mixte, la corde à sauter, le saute-mouton. Et le fameux Papa vinga, ce dérivé très physique du saute-mouton ! Mais de tous les jeux, dans l’Alger post Indépendance, les billes et la toupie étaient rois après le football. Billes et pouces en terre, en verre ou en agathe (bèz en agar, en argot algérois) qu’on jouait avec les pouces et l’index mais non sans adresse. Dans une configuration évoquant par certains aspects la pétanque où l’on jouait main haute ou main basse. Modes qui se déclinaient en dialectal algérois en «minhotte» et «minbasse» !

Et les toupies à ficelles ou à fouetter. Ah le «zerbotte» qui deviendra synonyme d’adresse mais aussi de ruse ! Au point de dire d’un malin particulièrement futé, que «c’est un zerbotte», ou bien de lui dire, sur un ton de reproche ou d’admiration, «ya wahd ezzerbotte» ! La Toupie avait donc ses règles et sa sémantique ludique typiquement algéroise : «el quitanne», le fil, «el guinguil», le clou qui constitue son axe de rotation. Un clou adroitement aiguisé favorisera une rotation douce, sans accroc, sans la moindre anicroche, sans ricochet et surtout sans bruit. Dans ce cas, on dira que le «zerbotte» est «pappil», c’est-à-dire aussi doux que du papier à pelure, celui-là même dans lequel on roule du tabac à fumer ou à chiquer ! Mais, diantre, si le clou axial est mal affuté, il donnera lieu alors à un «zerbotte karaqbouch», c’est-à-dire une toupie qui sautille et vibre sur le sol comme un marteau-piqueur ! On dit aussi, dans ce même cas de figure, que c’est un «zerbotte zedra», une toupie lourde et enrhumée ! Et le jeu consiste alors à pousser la toupie de l’adversaire vers la «kharingo» ou le «trou chémméh», un trou ad hoc où il finira par échouer, et pour mieux être livré au «téch-him», la sanction ultime qui consiste à fracasser la toupie du rival de jeu, à coups de «guinguil» non «pappil».

Il y avait aussi dans la novlangue de la toupie algéroise les techniques de «la volonté» et des «errouayeh wana rayeh» qui permettaient de montrer toute l’adresse du joueur en mouvement et surtout dans le maniement acrobatique de son objet de jeu. Dans la longue liste de ces jeux d’enfance hérités du génie imaginatif des Pieds-Noirs ou de nos propres parents, il y avait par ailleurs, et entre autres, le bilboquet pour ceux qui pouvaient se le payer. De même que les sarbacanes, le yoyo, le carré arabe ou jeu du morpion, la délivrance dit «Dilivri», le classique les gendarmes et les voleurs, la balle au prisonnier et le sympathique et basique «Tu l’as», prononcé «Tchila» par les Algérois, et qui était mixte.

Dans la planète ludique de l’enfance algéroise, à bien des égards semblable à celle des autres villes du pays, il y avait d’autre part les dominos et plus singulièrement les jeux de cartes. Univers où dominaient le jeu espagnol de la Ronda et la «Bazga» dérivée de la Bézigue ou Bésique française, jeu de combinaison progressive de cartes, des couleurs et des points. Taper alors un carton avec ces jeux populaires, était infiniment plus passionnant que de jouer à la Belote, au Rami ou au poker réservés davantage aux adultes.

Mais qui se souvient enfin de «Yadès», jeu de bluff et de vigilance typiquement algérois, basé sur la rapidité et la présence d’esprit de tous les instants, et qui consiste à se passer des objets comme si on se refilait le mistigri ! Avant de recevoir l’objet des mains de l’autre joueur, l’adversaire doit dire promptement «fi bali», à savoir «j’y pense», sous peine de perdre la partie et d’avoir à honorer un gage parfois exorbitant. Ce jeu de distraction n’était à l’évidence pas fait pour les distraits qui pouvaient parfois perdre gros. «Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux d’enfants ; il n’en reste rien après qu’ils sont passés», disait Pierre Ambroise Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses.

N.K.