La chronique de Noureddine Khelassi : Chemma, mon amour !

Chemma, mon amour !

(Par Noureddine Khelassi)

Noureddine Khelassi, conseiller du ministre de la Communication
Noureddine Khelassi, conseiller du ministre de la Communication

« Grâce aux lumineux esprits qui rayonnent à travers le tabernacle de lumières qu’est une télé algérienne bien en vue, on sait désormais que des génies parmi nous ont trouvé le vaccin-miracle contre le péril Corona, sous forme de tabac à chiquer ou à priser ! Une panacée algérienne nommée chemmacovidus !

Inspiré par le génie phosphorescent des animateurs de ce tube cathodique, La Patrie News a donc décidé de mettre elle aussi son grain de… chique en publiant le présent papier sur la chemma. Alors chic la chique ? Peut-être pas. Très prisée, ça c’est sûr. Et pas seulement par les Algériens.

Voici donc ce papier bien de circonstance, roulé comme une chique dans sa « massa », son délicat papier pelure ».

A priser ou à chiquer, elle est en 2020 la drogue douce préférée des Algériens. Alors chic la chique ? Que ce soit le cas ou pas, en grains de couscous tabagiques ou moulue comme de l’arabica, elle fait toujours tendance. A l’ère de la cigarette en abondance et du pétard disponible au coin de rue, la chemma fait un tabac. Grâce à la petite soucoupe métallique ou aux doses en sachets, de plus en plus de tabacomaniaques planent à bon compte. En apesanteur, lèvre protubérante et lippe gourmande, pour les chemaymiya, c’est le nirvana. Et pour cause, la chique est un voyage des sens pour être en accord avec soi-même, le temps d’une prise. Chiqueurs particuliers, les Algériens ne sont toutefois pas les seuls à priser la chique. On chique aussi en Occident et dans d’autres contrées du monde où les feuilles de tabac sans fumée sont fermentées et mouillées. Il en est ainsi des Indiens, des cow-boys et des camionneurs américains qui possèdent leur tabac à mâcher ou à sniffer, le fameux snuff. Des Yéménites qui ont le célèbre qat et des Suédois avec leur Snus, une chemma « bio » de luxe.

Les Algériens, eux, ont leur chemma, une drogue douce, dont l’Etat est le premier fabricant. A priser, à chiquer où à mâcher, en Algérie, elle fait donc le mâle. Qu’elle passe par la bouche ou par le nez, elle est toujours recherchée par les accros. Plaisir des machos, des grands, des petits, des maigres, des gros, des originaux, des marginaux, des arabophones, des francophones, des Amazigh et des Arabes, des hommes mais aussi des femmes, elle est chez nous une façon d’être et de paraître. Et, un jour, de disparaître. Chemma, neffa ou madgha, qu’importe la forme, le grain de chique algérien est à la fois rite et culte. Alors, dis-moi donc ce que tu sniffes, mâches ou craches, je te dirai ce que tu es.

 La preuve par la boursouflure

A l’origine fut le snif. D’où, étymologiquement, le mot chemma, dérivé de l’arabe algérien chemme, signifiant sentir. On dit aussi que chiquer, c’est manger de bon appétit. Et un chiqueur, c’est celui qui aime à faire bombance. Chiquer, c’est donc un acte de volupté. D’ailleurs, au quotidien, l’Algérien en administre la preuve par la boursouflure labiale. Celle de la lèvre supérieure appelée balcon et celle, inférieure, le rez-de-chaussée. Mais qu’importe le lieu, c’est la rafâa, la pincée, à savoir la dose roulée dans la massa, le papier pelure, qui compte le plus. Objet à peine caché du désir, la chemma a une histoire, celle d’une plante dont on ne connaît pas vraiment les origines. Nos grand-pères, chemaymiya et nefayfiya de toujours, racontent que le tabac à chiquer aurait été introduit par les Turcs en même temps que le baklava, le makrout et les loukoums. D’autres amateurs, souverainistes et chauvins, affirment mordicus que la chemma serait le produit fini d’un tabac bien algérien, une variété dite chemmayenne. Quand il ne s’agit pas d’autre part d’une chique à base de poudre de feuilles de figuier séchées. Chemma du pauvre mais chemma biologique tout de même, on la trouverait encore, certains jours de souk, dans la Mitidja, notamment à Boufarik. De couleur verdâtre, cette variété serait encore prisée par les ruraux du fait qu’elle soit moins chère que la chique industrielle.

La chemma, c’est un vrai roman d’amour et une leçon d’économie capitalistique. Son histoire est intimement liée au capitalisme patrimonial algérien avant de relever d’un monopole étatique une fois l’indépendance recouvrée. Son destin était alors accordé à celui de la bourgeoisie traditionnelle, précisément à deux grandes familles de l’Est, les Bentchicou et les Benmalti. Ces deux familles eurent le nez creux en pensant à transformer les feuilles de tabac à chiquer. Les Bentchicou créeront même le fameux label makla, littéralement, la nourriture, la bouffe. Ce label sera repris par la Société nationale de tabac et allumettes (SNTA), monopole d’Etat qui le commercialisera sous les noms de Makla El Hilal et Makla Nedjma. L’étoile et le croissant, signes distinctifs, seront affectés au tabac à chiquer et au tabac à priser. Plus tard, la famille Bentchicou fera un bras d’honneur à la SNTA en reprenant le label et en le faisant fructifier chez les Belges. Pour le plus grand bonheur des chiqueurs immigrés et de leurs compatriotes restés au pays, les héritiers Bentchicou commercialisent trois qabssa, des boites rondes portant les noms exotiques de Makla Ifriqiya, Makla el Kantara et Makla El Hilal.

L’histoire de la chemma, c’est aussi celle de la révolution algérienne. Nos vaillants moudjahidines l’auront utilisée comme une arme et une ruse de guerre contre l’armée coloniale française. Les combattants de l’ALN utilisaient cette poudre magique pour brouiller les pistes aux parachutistes et autres bataillons de l’armée française qui pistaient les katibat des djounoud. Il s’agissait surtout de détraquer les logiciels olfactifs des chiens de chasse. Et l’on raconte aussi que Mostefa Ben Boulaïd, héros mythique de la guerre de Libération, aurait semé derrière lui de providentiels grains de chemma. Le but : dérouter les bergers allemands lâchés à ses trousses après sa spectaculaire évasion de la prison El Koudiat de Constantine, en 1956. On comprend donc mieux pourquoi la farine et les grains de chique étaient aussi précieux que la poudre de munitions dans les maquis.

La chemma comme analgésique

Autres usages, autres vertus. La chemma était utilisée également comme un analgésique, notamment contre les maux de dents et autres migraines. Elle constituait alors une véritable thérapie, d’autant plus recherchée que nos grands-parents ne fréquentaient pas souvent médecins et dentistes durant la période coloniale. C’est en excipant des vertus sédatives de la chemma que nos grand-mères expliquaient leur engouement et leur addiction conséquente. Les femmes, notamment dans l’Est algérien, chiquaient ou prisaient, au même titre que leurs compagnons. Comme quoi, la chemma ou la neffa ne sont pas des attributs exclusifs de la virilité masculine.

La chique était également un moyen de pêche insolite. A Alger, à R’milet lâawed ou à Qâa essour, à Bab El Oued, elle servait d’appât maléfique pour anesthésier le saurel, le sawril des Algérois, appellé également chinchard. Les plus imaginatifs parmi les amis d’enfance, jetaient de la chemma dans l’eau et dans les anfractuosités des rochers pour attirer le poisson. Etourdi, il affleurait ensuite à la surface pour être ramassé sans peine par les petits futés qui garnissait aussi leurs paniers de tchelba et de kahla, le menu fretin des démunis. La technique d’épandage des grains de chemma servait par ailleurs à faire sortir de terre les asticots. La provision de protéines ainsi amassée servait ensuite pour la pêche à la sennara, l’hameçon des apprentis pêcheurs.

Chiquer, priser ou mâcher, c’est finalement tout un art. Un rituel en bonne et due forme. La manière de chiquer des Algériens n’est pas celle des Canadiens, des Américains, des Suédois, des Malgaches ou des Turkmènes. Les instruments utilisés diffèrent également. Bien avant que la tabatière à chique n’ait la forme du galet rond d’aujourd’hui, nos ancêtres utilisaient le garne. La corne, en guise de tabatière. On avait alors des garnes d’ivoire nacrés et incrustés d’argent ou d’or. Les riches, les caïds et les bachaghas, auxiliaires du colonialisme, possédaient des cornes de ce type. Les autres, comme mon grand-père maternel, possédaient de bien plus modestes cornes de taureaux asséchées et munies de couvercles en liège. A chacun donc son chic, bien que la chique soit la même !

La manière de chiquer renseignait aussi sur les personnes. Nos ancêtres plaçaient directement les grains sous la lèvre, sans recours à la massa, dite aussi el pappile, le papier pelure. Ils sniffaient aussi la poudre de chemma dont la couleur rappelle celle du café. La consommation buccale nécessitait l’usage d’une bezzaka, un crachoir pouvant être de qualité comme de moindre facture, telle une boîte de lait détournée. Mais tout le monde n’avait pas la délicatesse d’utiliser des crachoirs. Les moins délicats crachotaient le liquide saumâtre à jets continus ou discontinus. Les chiqueurs sans massa avaient un malin plaisir à éjecter la chique à travers les dents. Cela donnait parfois lieu à des concours de jet de salive qui prenaient l’air de joutes scatologiques.

A l’indépendance, la manière de chiquer et de cracher changera cependant avec l’introduction de la massa. La chique revêtait alors la forme d’une petite date ou d’un bonbon oblong. Mais grâce à l’industrie du papier, les chiqueurs modernes n’avaient plus besoin des encombrantes et peu ragoûtantes bezzaka. Ce qui est plus commode et nettement bienséant, avouons-le. Nos parents et arrière-grands-parents étaient également de sacrés sniffeurs, des nefayfiya qui avaient le geste auguste pour aspirer par voie nasale le magique marc de chique. Sur le dos d’une main, la dose de tabac à priser était étalée sur la partie de chair formée par la jonction du pouce et de l’index. Le priseur passait alors la main sous ses narines gourmandes comme le joueur d’harmonica jouerait de cet instrument avec ses lèvres. Priser, c’est en fait jouer. Mieux, chercher l’harmonie et l’accord des sens.
Nos parents, de sacrés sniffeurs

La chemma et la neffa, ce n’est pas seulement des histoires triviales et peu appétissantes de jet de salive chargée. Ce sont d’autre part des célébrités qui ont chiqué ou prisé à un moment de leur vie. Aux Etats Unis, outre les joueurs de football américain et de base-ball, l’ancien acteur et président des Etats Unis, Ronald Reagan, fut un invétéré chiqueur. En Allemagne, c’est l’ancien chancelier Helmut Kohl qui prisait de la chique aromatisée. Les Algériens ne sont pas en reste. On raconte, sous le sceau de la confidentialité, que l’ancien secrétaire général du FLN, Abdelhamid Mehri, fut un chiqueur lorsqu’il faisait ses classes politiques au sein du PPA-MTLD. Il en serait de même de l’ex-président du Haut Comité d’Etat (HCE) et colonel de la wilaya II de l’ALN, Ali Kafi.

ALI KAFI
ALI KAFI

D’ailleurs, c’est dans le Nord-Constantinois que l’ALN avait imposé une draconienne interdiction de fumer, de chiquer ou de priser. Les accros à la nicotine qui enfreignaient cette loi d’airain, étaient systématiquement punis de l’ablation des lèvres ou des narines. A cette époque, les chefs militaires de la Révolution, voulaient ainsi démontrer à «Fafa» que le «nidam» était fort et respecté. Selon des témoignages, Ferhat Abbas, président du GPRA et de l’UDMA aurait été, lui aussi, un super chemaymi. Il aurait arboré une lèvre protubérante au sein même de l’Assemblée française, à Paris.

FERHAT ABBES
Portrait de l’homme politique algérien Ferhat Abbas, circa 1960. (Photo by Dominique BERRETTY/Gamma-Rapho via Getty Images)

Chiquer et le faire de manière ostentatoire, c’est aussi savoir être algérien et nationaliste. Les leaders du FFS et du RCD, Hocine Aït Ahmed et Saïd Sadi, auraient été, eux aussi, des amateurs discrets durant leur prime jeunesse. On a parlé également du président Houari Boumediene. Dans la presse, le plus célèbre chiqueur fut l’ancien directeur de La Tribune, le regretté Kheireddine Ameyar. Ce journaliste flamboyant, rêvait tout haut de posséder un jour une qabssa en or jaune ou en platine. Preuve que chiquer pourrait être un luxe, même si le défunt était issu de la gauche prolétarienne. Mais en fait, chiquer, est-ce de droite ou de gauche ?

AIT AHMED
AIT AHMED

N’oubliant pas que la chemma, c’est de la culture et pas seulement au sens agricole.. On dit bien à quelqu’un « aya neff », pour lui dire, allez, oust, du vent »

SAID SAADI
SAID SAADI

et l’expression populaire « koull wahed yodrob a3la garnou », pour dire chacun pour soi et Dieu reconnaitra les siens, dérive de cet usage raffiné consistant à mettre les grains euphorisants dans des cornes à fermoirs en ivoire pour les riches et dans une corne de bovin stylée pour les pauvres.. Je me souviens que mon grand-père maternel avait, dans ses années fastes, un garne en ivoire, avec un étui en argent sculpté. Le chic du chic pour la chique.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : chiquer est à la fois un art de vivre et une addiction nocive, voire même très dangereuse. Dans une boîte de chique de 25 grammes, il y aurait plus de 2 000 produits chimiques dont une trentaine qui causeraient des cancers buccaux et du pancréas. Une seule rafâa de chique contient trois fois plus de nicotine qu’une cigarette. En un mot, chiquer, c’est aussi une façon d’abréger sa propre vie. Alors, chic la chique ?

 N.K