La chronique de Noureddine Khelassi : Belkacem et Milouda forever !

Bouteldja, le vrai roi du Raï in memoriam

Belkacem et Milouda forever !

 

Difficile de ne pas s’en souvenir lorsque des airs de «Milouda», sa chanson fétiche, remontent dans l’air à partir d’un balcon ouvert ! Lui, c’est Belkacem Bouteldja qui est au raï pur, celui des quartiers populaires d’Oran, ce que Jimmy Reed, Charlie Patton ou Son House sont au blues du Mississipi, c’est-à-dire un pionnier. Donc, ne pas se rappeler de lui uniquement à la date anniversaire de sa mort un triste début de septembre. Le sortir donc de l’oubli pour mieux oublier l’ingratitude des Hommes. Avoir pour lui une pensée émue dans une dure Algérie où les artistes croupissent souvent dans la misère matérielle, perclus de surcroit de mille maux physiques avant de mourir dans le plus cruel des anonymats. La liste de ces célèbres oubliés ressemble à une douloureuse litanie.

Belkacem Bouteldja, ce digne fils d’El Hamri, n’a pas dérogé à la règle, hélas ! Hospitalisé en 2015,  à Oran, il avait souffert de problèmes respiratoires chroniques. Il était surtout sans ressources financières, survivant grâce à la modeste solidarité de la famille et de rares amis restés fidèles. Ah, il avait bien évidemment reçu la visite de représentants de l’auguste ONDA, vous savez, cet office des droits d’auteurs qui distribue aux artistes, qui n’ont que les yeux pour pleurer, des queues de cerises. Mais cela avait fait une belle jambe au père de la célèbre «Milouda», cette sublime chanson magnifiée par le saxophone mélancolique de Messaoud Bellemou. Nous sommes alors au beau milieu des années 1960 et le jeune Belkacem Bouteldja formait avec Bellemou et Boutayba Essghir le trio magique qui allait donner toute sa sève au rai oranais. Un genre musical nouveau, résultat d’une synthèse du melhoun et du bédoui, rythmés par les sons, très algériens, de la gassba et du béndir auxquels Bellemou avait ajouté le saxophone, l’accordéon et le synthé, instruments modernes de l’universalité musicale.

C’était bien avant la première vague des Chebs, à leur tête Khaled, Mami, Houari Benchenet et Sahraoui. Sa rencontre avec Bellemou bouleversera profondément le raï. Ce couple artistique tiendra la route jusqu’en 1979. Âge d’or du raï structuré, typiquement oranais, sans aucune influence extérieure. Avec de purs rythmes locaux et des textes d’une langue charriant le bon-vivre oranais d’alors. A cette époque, le rai avait les accents profonds d’Oran avec notamment «Hya Hya él-Wahraniya», «Sidi el-Hakem», «Serbili Baoui» (allusion à la Bao, bière locale salée). Ou encore «Ettaliya rabbi bik blani», «Sergent él-Aassa», «Hadi França». Sans oublier les morceaux exquis que sont «Fatma», «Ya bénti», «El Hammam élli iydjiwèk lébnet», «Ziziya» et «Aandi messrara».

En ces heures bénies de la joie de vivre oranaise, Bouteldja et Bellemou «raïyaient» pour de vrai et le raï ne déraillait pas sur les sentiers de la médiocrité musicale et linguistique. Si son tube fétiche «Milouda» est à l’origine une chanson marocaine à laquelle Bouteldja a donné des accents typiquement oranais, son raï à lui a toujours été fondé sur des textes et des rythmes du cru. Avec parfois des titres qui sont de véritables peintures sociologiques de leur temps. «Sidi el-Hakem» et «Hadi França» en sont d’ailleurs de bien éloquentes illustrations. «El Hakem, zedt aadabi hal hakem, wine eddey khiyyi ; dar échraâ etlemme, wel qasba éttlemmm». Adresse au juge qui a le pouvoir de condamner, parfois aveuglément, et alors même que les prisons accueillaient des fois des pensionnaires injustement incarcérés.

«Hadi França» est une autre histoire. Celle du mouvement de fascination-répulsion que l’Hexagone exerçait et exerce encore sur les candidats à l’immigration en France. «Hadi França, ya bouya. El visa djébtha él djemaâ, essébt éddit él babour (…). Eddenya mrarét ou karhouha laarab ; Paris aaytétt, ouhay ouéddi énnchawwirou». C’est ça, la France. Le visa, je l’ai obtenu le vendredi et le samedi même j’ai pris le bateau. La vie y est cependant amère, cette vie-même que les Arabes détestent tant, mais à l’appel de Paris, on ne résiste guère. Alors, pour tous ces moments de bonheur que la voix de Bouteldja et le saxophone de Bellemou nous ont tant procurés, l’artiste a bien droit à la mémoire généreuse des Algériens. Ne l’oublions pas, car « rien n’est plus vivant qu’un souvenir », disait Federico Garcia Lorca.


N.K.