1er Novembre 1954 : la genèse et les moments forts   (1ère partie)

1er Novembre 1954 : la genèse et les moments forts   (1ère partie)

Pour comprendre l’engagement des militants nationalistes dans le processus révolutionnaire qui se concrétisa le 1er novembre 1954, il faut remonter aux événements du 8 mai 1945 où tout a basculé de façon irréversible.

Au lendemain de cette tragédie, l’heure, pour les militants, est au bilan et à la réflexion pour adapter la lutte pour la libération du pays aux nouvelles réalités qui s’imposaient. L’idée qui est venue, aussitôt, à Messali Hadj et à ses compagnons, c’était de tenter de participer aux législatives de 1946 en créant le MLTD, comme vitrine légale, pendant que le PPA devait poursuivre son activité clandestine, avec bientôt une branche paramilitaire, l’Organisation spéciale (OS), en vue de préparer la lutte armée.

La stratégie de l’OS fut un moment mise en veille, après le succès obtenu aux élections municipales de 1947. Là encore, ce fut la désillusion pour les nationalistes : le trucage des élections va renforcer, de fait, la tentation révolutionnaire. Entre-temps, la présence des nationalistes dans les institutions permettait de porter la voix de l’Algérie opprimée jusqu’au Parlement français, à Paris. Même si l’ouverture de la vie parlementaire aux «Indigènes» était perçue par les colonialistes comme un moyen de canaliser les tensions politiques au sein des élites locales, en créant un semblant de débat pour mieux occulter la réalité de l’occupation. Aussi, le MTLD profitera de sa participation aux élections pour s’adresser directement à la population et la sensibiliser davantage sur les enjeux de la colonisation.

Cependant, au bout de trois années d’existence légale et de plaidoiries sur la tribune du Parlement, les militants nationalistes se sont aperçus que leur légalisme avait atteint ses limites devant un pouvoir colonial qui a placé des garde-fous dans tous ces arsenaux juridique, législatif et institutionnel. D’autant plus que le mouvement national était, à cette époque, dans une mauvaise passe. En 1950, la crise au PPA était à son paroxysme à cause de l’exacerbation des rivalités entre les différents groupes qui le composaient et le leader jusque-là incontesté et incontestable. Au même moment, l’OS venait d’être démantelée, la plupart de ses dirigeants arrêtés. L’occasion pour les partisans de l’option révolutionnaire, y compris ceux qui étaient incarcérés, de radicaliser davantage leur action. Mais la tâche s’avérait si périlleuse dans une conjoncture marquée par des divisions profondes à tous les niveaux, organique, politique et même idéologique (crise dite «berbériste» de 1949). Tous les activistes se sont alors résignés au retour à la clandestinité et à l’action militante, en attendant la décantation politique qui ne tardera pas à s’opérer, tout en œuvrant à l’enracinement de l’idée de l’insurrection dans les milieux paysans et ouvriers qui seront le fer de lance de la Révolution.

 

La décantation

A partir de 1950, la crise au PPA était à son paroxysme. Les membres l’OS étaient déterminés à intensifier leur action, après son démantèlement et la vague d’arrestations qui s’est abattue sur les militants et les dirigeants. Ces derniers renouèrent ainsi rapidement avec la clandestinité et tentèrent de retisser les anciens réseaux.

En avril 1950, le petit noyau de militants radicaux qui s’était formé autour de Ben Bella, Aït Ahmed, Khider et Boudiaf organisa le célèbre hold-up de la poste d’Oran qui a renfloué les caisses de l’organisation, avec un butin de 3,17 millions de francs. Cet épisode a sonné la rupture définitive avec toutes les approches politiques antérieures, qui avaient été expérimentées par la direction du mouvement national, sans résultat probant.

La découverte de l’OS par les autorités coloniales a fortement déstabilisé la direction du parti, qui, pour se préserver, décida rapidement de dissoudre sa branche paramilitaire et de ne plus se réclamer d’éventuelles actions armées ou violentes. Ce qui amena, sur le coup, les partisans de l’option révolutionnaire, ou «les activistes» comme on les appelait au sein du parti, à montrer le profil bas et à se mettre, conjoncturellement, à l’écart des divisions latentes qui couvaient au sein du PPA/MTLD, entre les deux clans antagonistes, centralistes et messalistes.

La décantation va s’accélérer, lorsque le parti décide de tenir son deuxième congrès en 1953. Les partisans et les opposants d’un congrès national s’affrontent, ce qui provoque une sécession au sein du MTLD à l’été 1954.

Le conflit fera ressortir trois courants politiquement et idéologiquement antagoniques : d’abord, les partisans du «zaïm», Messali Hadj, constituent le courant des «messalistes», imprégnés de l’esprit ouvriériste, hérité de Etoile nord-africaine. Le deuxième bloc forme les « centralistes » qui représentent la majorité des membres du Comité central du parti qui, eux, ont une vision moins ouvriériste et en tout cas moins idéologisée. Enfin, la troisième tendance ouvertement radicale, les « activistes », regroupent les partisans du passage à   l’action armée. Ces membres vont plus tard se retrouver au sein du groupe des « 22 », puis au sien du «Comité des neuf» qui sont à l’origine du déclenchement de la guerre de Libération nationale, le 1er novembre 1954.

Comment la crise du parti a précipité le cours des événements ? Au congrès d’avril 1953, les membres du Comité central, à qui Messali, en résidence surveillée, avaient donné les pleins pouvoirs, interdisent aux militants de l’OS d’y prendre part. Seul Ramdane Ben Abdelmalek, l’adjoint de Larbi Ben M’hidi, fut autorisé à suivre les travaux à titre d’observateur. Néanmoins, cette marginalisation par la direction du parti va, paradoxalement, profiter aux activistes, dans un sens où ceux-là pouvaient désormais se consacrer pleinement à mettre en place leur plan, sans éveiller les soupçons de la police coloniale qui voulait, à tout prix, repérer les meneurs lors des assises du parti.

En plus de cet antécédent qui provoqua un schisme irrémédiable avec les jeunes militants dit « activistes », un autre conflit éclate entre les messalistes et les centralistes. Ces derniers sont accusés de mauvaise gestion, et il leur est aussi reprochés de s’être facilement laissé influencer par Jacques Chevalier, député-maire d’Alger, qui les encouragés à écarter Messali Hadj, et d’évacuer ainsi toute option révolutionnaire que le leader du mouvement national avait, tactiquement, commencé à brandir face à l’occupant. Le plan a été dévoilé et mis à l’échec grâce à la vigilance des « messalistes ».

En l’absence d’arbitrage dans ce conflit, un groupe de membres du Comité central, se nommant « neutralistes », prit l’initiative de lancer un « appel à la raison». Parmi les neutralistes, on trouvera Benhabilèes, Mahsas, Boulahrouf et Belkacem Radjef. Mais, la scission entre « centralistes » et « messalistes » était irrémédiable. A la fin, les «centralistes», tout comme les «neutralistes» rejoignirent le Front de Libération nationale peu après le déclenchement de l’insurrection armée.

Durant ce laps de temps, les activistes accéléraient la cadence, en multipliant les réunions. D’abord avec le groupe des « 22 », constitué d’anciens membres actifs de l’OS et de la plupart des dirigeants de la Révolution, réuni dans la deuxième quinzaine de juin 1954. Ce groupe désigna ensuite un comité de cinq responsables (Ben Boulaid, Ben M’hidi, Didouche, Bitat et Boudiaf), renforcé un peu plus tard par Krim Belkacem. Le comité effectue un découpage territorial et désigne des chefs de zone, avec des adjoints.

Le 23 mars, le Comité révolutionnaire de l’unité et d’action (CRUA) est créé, et devient, à partir du 10 octobre, Front de libération national.

La nuit du destin

En arrêtant la date du 1er novembre, qui coïncidait avec la fête de la Toussaint chez les Français, pour déclencher l’insurrection armée, les membres «Comité des neuf»- entamaient déjà la guerre psychologique contre l’ennemi. Mais, pour le reste, il n’y avait aucune instruction obligeant les combattants de mener leurs premières actions à une heure précise. Ce qui explique que beaucoup de régions n’ont pas connu d’attentats conséquents dès le premier jour. L’essentiel pour les moudjahidine est de donner le coup d’envoi à la lutte armée, et d’adresser à la même occasion un appel au peuple algérien pour l’inciter à y adhérer en masse.

Si on exceptait les Aurès, toutes les autres régions ont quelque peu trainé la patte avant de se lancer pleinement dans l’action armée, et ce, pour diverses raisons, qui tiennent souvent de la logistique ou d’un manque d’encadrement.                                                                       A suivre

Adel Fathi